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Maroc-Israël : « Le Maghreb va au bout des alliances héritées de la guerre froide »

Maroc-Israël : « Le Maghreb va au bout des alliances héritées de la guerre froide »Le Monde Afrique - En acceptant le « deal » de Donald Trump, Rabat conforte son ancrage occidental, tandis qu’Alger a déjà resserré ses liens avec la Russie, observe le chercheur Pierre Vermeren.

La normalisation diplomatique entre le Maroc et Israël est entrée dans sa phase de concrétisation, mardi 22 décembre, avec l’atterrissage à Rabat d’un avion en provenance de Tel-Aviv. A son bord, une délégation israélienne conduite par le directeur général du ministère des affaires étrangères, Alon Ushpiz, ainsi que Jared Kushner, gendre de Donald Trump et artisan du « plan de paix » américain au Proche-Orient.

L’inauguration de cette liaison aérienne est la première conséquence du « deal » annoncé le 10 décembre par le président américain, aux termes duquel le royaume s’engage à normaliser ses relations avec Israël en échange de la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

Pour le spécialiste du Maghreb Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne actuellement en délégation CNRS à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC, à Tunis), cette normalisation réactualise des lignes de forces régionales datant de la guerre froide.

Comment évaluez-vous l’impact sur l’opinion publique marocaine du « deal » autour du Sahara occidental et d’Israël ?

Le climat répressif, accentué par la crise du Covid-19, rend difficile l’expression d’un mécontentement de la part de ceux que la normalisation avec Israël heurte.

Par ailleurs, le Maghreb vit dans un véritable étau économique avec la pandémie de Covid-19. Ces pays sont asphyxiés. Le Maroc est étranglé économiquement, comme la Tunisie et potentiellement l’Algérie. Et les Marocains ont trouvé à travers cet accord le moyen de sortir de la nasse. Ils vont certainement bénéficier d’aides d’Israël, mais aussi des Emirats arabes unis ou des Etats-Unis. C’est très important pour le Maroc.

L’opinion marocaine est sensible à cette dimension économique, mais elle est aussi sensible au fait que le Sahara occidental soit reconnu par les Etats-Unis. Pour les Marocains, c’est une question de nationalisme : ils se moquent beaucoup moins du Sahara occidental que les Algériens. De fait, des liens humains se sont noués au fil des décennies avec les dizaines de milliers de Marocains qui habitent au Sahara.

Enfin, il y a aussi une pédagogie faite depuis longtemps par le makhzen [le palais] pour mettre en exergue les liens avec les juifs marocains d’Israël. Même si je pense que dans l’opinion, cette dimension ne marche pas très bien et que les gens sont plutôt hostiles. Sauf s’il y a des compensations, économiques ou nationalistes, pour la faire avaliser.

Et au niveau régional ? L’accord va-t-il redessiner les lignes de force ?

La guerre en Syrie avait déjà rapproché l’Algérie de ses anciens alliés russe et syrien. Les alliances de la guerre froide avaient rejoué. Dans le cas du Maroc et d’Israël, cela se joue cette fois du côté occidental. Le Maroc intensifie ses relations avec les forces dites « occidentales », si on parle en termes d’héritage de la guerre froide. Et de la même manière que l’Algérie s’est rapprochée des Russes, le Maroc se repositionne en quelque sorte dans le sillage des Etats-Unis et de ses plus proches alliés, comme la France et Israël. Quand on regarde sur la longue durée, on se dit que finalement, ça reste très classique. Mais on va au bout des alliances.

Cela ne va évidemment pas arranger les relations avec Alger. D’autant plus qu’aujourd’hui l’Algérie n’est pas dirigée – en tout cas son président est encore absent. Et cela dure depuis longtemps. On voit le Maroc tirer profit de ce très long intermède. Il y avait déjà eu le rapprochement avec l’Union africaine pendant la maladie de Bouteflika, et maintenant il y a l’instauration de relations diplomatiques avec Israël pendant les difficultés de santé du président Tebboune. Les Marocains font de la politique internationale pendant que les Algériens sont très entravés pour en faire.

Quel impact cette nouvelle donne régionale peut-elle avoir sur la dynamique interne en Algérie ? Cela va-t-il renforcer les « durs » du régime ?

Les durs, les nationalistes, les plus idéologues sont déjà au pouvoir en Algérie. Du point de vue d’Alger, le « deal » ne va pas améliorer les relations avec le Maroc, mais elles étaient déjà exécrables. Il ne va pas non plus arranger les relations avec les pays occidentaux, mais elles n’étaient pas bonnes non plus. Ni avec les monarchies du Golfe. Cela enfonce des clous là ils étaient déjà bien plantés.

Et l’armée – mais là c’est une inconnue – sera peut-être contente d’être débarrassée de ce boulet. Parce que de fait, le Sahara est occupé aux trois quarts par le Maroc depuis bien longtemps. Le Polisario est hébergé en grande partie sur le territoire algérien, avec des ressources certes internationales, mais cela ne crée pas une dynamique positive. Cette situation bloque le Maghreb, avec des inconvénients même pour l’Algérie.

Mais la nouvelle donne ne va pas changer grand-chose. Au contraire, le pouvoir algérien va renforcer ses thématiques nationalistes et anti-impérialistes classiques. Autant on a vu des choses se transformer rapidement autour de la crise syrienne avec le retour des Russes au Moyen-Orient, autant rien ne change en réalité au Maghreb. A moins que les Russes ne s’installent durablement en Libye.

Le « deal » autour du Sahara occidental peut-il influencer la posture algérienne au Sahel ? Certains Occidentaux se plaignent parfois d’une duplicité d’Alger vis-à-vis de groupes armés. Pensez-vous que les Algériens pourraient se raidir davantage sur ce théâtre, par dépit vis-à-vis des Français ou des Américains ?

Les Algériens ne l’analysent pas forcément en ces termes. Ils appréhendent en priorité ce qui se passe au Sahel à travers leurs problématiques de politique intérieure. Il s’agit de tenir leur Sahara, de contrôler les Touareg et les milliers de kilomètres de frontières. S’ils sont bienveillants ou tolérants avec certains groupes, c’est justement pour garder le contact avec les populations et les mouvements.

Car ce qui se passe finalement au Mali, au Niger ou ailleurs, je ne suis pas certain que cela les passionne. Ils ont assez de richesses et d’espace chez eux à contrôler. En revanche, ils ne peuvent pas laisser s’installer des pouvoirs hostiles chez leurs voisins. C’est à ce titre qu’ils interviennent dans ce jeu. Si cela peut ennuyer dans le même temps les Américains ou les Français, très bien, mais cela ne me semble pas être leur objectif principal.

Vous évoquiez la réapparition de lignes de fracture de type « guerre froide ». Les relations entre les Etats-Unis et l’Algérie n’étaient pourtant pas mauvaises…

Non, elles n’étaient pas si mauvaises et c’est toute l’ambiguïté. Les relations de l’Algérie avec les Etats-Unis sont aussi ambiguës qu’elles peuvent l’être avec les monarchies du Golfe. De fait, ils ont des intérêts communs, parfois des analyses convergentes, mais à la fin et malgré tout, ils ne sont pas dans le même camp. Même s’ils ne sont pas totalement ennemis, comme cela peut être le cas avec le Maroc…

Pour revenir aux Russes, la nouvelle donne autour du Sahara peut-elle pousser les Algériens davantage dans les bras de Moscou ?

Ce qui est beaucoup plus important aux yeux des Algériens, c’est ce qui va se passer en Libye. C’est plus incertain, c’est aussi plus neuf. Cela les intéresse bien davantage, parce qu’il y va notamment de la stabilité de la Tunisie. Bien sûr, ce qui pourrait changer l’affaire, ce serait que les Marocains décident de reconquérir le dernier morceau du Sahara qui leur échappe. Là, ce serait peut-être considéré comme un casus belli pour les Algériens. Et ils auraient alors peut-être besoin des Russes, mais je ne suis pas sûr que ces derniers viendraient mettre leur nez dans ces affaires « intérieures ».


Propos recueillis par
Frédéric Bobin

 

2e Vague COVID 19 : Entretien avec M. le représentant de l’OMS en Mauritanie, Dr. Abdou Salam Gueye

2e Vague COVID 19 : Entretien avec M. le représentant de l’OMS en Mauritanie, Dr. Abdou Salam GueyeLe Calame - Depuis quelques semaines, on assiste à une flambée des contaminations au COVID et de la mortalité y afférant. Au vu des chiffres, peut-on dire que la Mauritanie est entrée dans ce qu’on appelle la 2ème vague ? Était-elle inévitable ?

- Docteur Abdou Salam Guèye : Merci beaucoup pour cette intéressante question. En épidémiologie, la notion de première ou deuxième vague n’est pas clairement définie. Ce sont souvent des sentiments personnels et des analyses que les journalistes développent dans la presse.

Ce que je sais, c’est qu’au regard des près de deux cents cas de contamination et des quelques morts recensés chaque jour, la situation actuelle mérite une grande attention des populations, du gouvernement et de nous autres instances internationales en charge d’appuyer le pays. La présente évolution du COVID en Mauritanie est une sérieuse préoccupation qui nécessite des interventions particulières.

- Que pensez-vous de la réaction du gouvernement mauritanien qui a réactivité son plan de riposte et décidé de fermer les écoles et universités ?

- Je pense que c’est une continuité de ses mesures et efforts engagés aussitôt la pandémie annoncée puis arrivée dans le pays. Fermer les écoles, inciter les populations à porter des masques et à respecter les mesures-barrières et d’hygiène sont de très bonnes mesures. Il a été prouvé que les pays les ayant appliquées très tôt ont réussi à gérer et contrôler efficacement la pandémie. Je le répète donc, il s’agit là de bonnes mesures pour endiguer la propagation du virus.

- Qu'envisage de faire OMS pour aider la Mauritanie à gérer cette recrudescence ?

- Les mesures annoncées entrent dans le cadre de ce que le gouvernement appelle une stratégie de « vivre avec le COVID ». Il y des piliers indispensables mis en place à cette fin : engagement communautaire et communications des risques, prévention et contrôle des infections, diagnostic (notamment au niveau des laboratoires), prise en charge des cas, logistique, administration et lutte contre les impacts sociaux économiques. C’est la base même de la lutte partout dans le Monde.

Dans la situation actuelle, le président mauritanien a opté pour les priorités des priorités. Il en a retenu cinq : en un, la détection au sein du personnel de santé et la prise en charge des éventuels cas positifs. Cette priorité présente trois avantages.

Soldats de première ligne face à la pandémie, le personnel de santé doit tout d’abord être protégé pour jouer pleinement et sereinement son rôle et nous éviter ainsi de perdre la guerre contre cet ennemi pernicieux. S’il est lui-même atteint par le virus, le personnel de santé accueillant toutes sortes de malades dans les structures de prise en charge risque fort de les contaminer, surtout les plus faibles, particulièrement vulnérables au COVID.

En testant le personnel de santé, on pourra ensuite se faire une idée plus précise de la transmission de la maladie, non seulement au sein des structures de santé mais également au sein de la population, et l’on prendra les dispositions nécessaires à temps.

La seconde priorité est de détecter les cas au sein de la population suivant un algorithme apte à cibler les personnes susceptibles d’être infectées et positives. Plus on effectue de tests au sein de la population, plus on réduit les risques de propagation du virus. Il faut donc effectuer le maximum de tests, à condition, bien évidemment, de disposer de moyens adéquats. On peut ici faire appel à l’OMS en fonction des besoins.

La troisième priorité est ce que j’appelle « la prévention chez les positifs ». L’idéal est de la vulgariser au sein de toute la population, en faisant de sorte que tous portent des masques, respectent les mesures-barrières ; et de bien détecter les personnes positives, sachant que les contaminés de la seconde génération du virus l’ont hérité de ceux infectés par la première.

Pour arrêter la spirale de la contamination, il faut donc offrir cinquante masques par personne positive et assez de gel hydro-alcoolique pour casser la chaîne de transmission dans l’entourage même de cette personne. L’OMS a livré à cet effet cinq cent mille masques pour Nouakchott seulement et nous disposons d’un autre stock à distribuer en cas de besoin.

La quatrième priorité consiste à prendre en charge les personnes positives exemptes de symptômes, un facteur supplémentaire de risques. Ces patients peuvent être pris en charge à domicile et l’État y travaille. Pour cette catégorie, nous avons identifié une technologie appelée « oxymètre de pouls » qui permet de mesurer la quantité d’oxygène dans le sang et de surveiller l’état des patients sujets à des troubles respiratoires ou souffrant d’affections de l’appareil respiratoire. On en a déjà déployé une cinquantaine sur le terrain.

Cinquième priorité enfin, la prise en charge des personnes testées positives qui présentent une symptomatologie laissant craindre qu’à défaut d’un tel suivi, elles pourraient voir se dégrader leur état global de santé, voire en mourir.

En ce qui concerne les cas les plus graves, nous avons mis à la disposition du ministère de la Santé huit cliniciens espagnols qui travaillent en parfaite symbiose avec leurs collègues mauritaniens.

C’est vous dire donc que nous avons fourni des efforts substantiels pour accompagner les services du ministère de la santé à tous les niveaux de priorité mais, répétons-le, la réponse est celle du gouvernement, nous ne faisons que l’accompagner.

- De quels tests doit-on user en fonction de ces différentes priorités ?

- En Mauritanie, trois tests sont utilisés. D’abord le PCR, test de référence qu’il est recommandé de vulgariser le plus vite et autant que possible. Ensuite, le texte à diagnostic rapide à anticorps qui détecte le virus « a posteriori » : ce n’est pas le virus que le test détecte mais les traces de celui-là.

Le troisième test, c’est le test à diagnostic rapide à antigènes. Il détecte une partie du virus très tôt au début de la maladie. L’OMS a commandé cent mille tests. La plupart sont des tests diagnostic rapide à antigènes, plus recommandés et que le gouvernement a adoptés. D’un coût de moins d’un demi-million de dollars US, le stock est en cours d’acheminement vers la Mauritanie.

- Depuis quelque temps, la question du vaccin préoccupe les gouvernements des pays nantis. Certains s’apprêtent à lancer des campagnes de vaccination d’une partie de leurs citoyens. En avez-vous discuté avec les autorités mauritaniennes ? Si oui, la Mauritanie envisage-t- elle d'acquérir elle aussi ce fameux vaccin dont la conservation paraît une véritable quadrature du cercle ? Que pourrait lui apporter l’OMS ?

- Compte tenue de l’ampleur de la pandémie COVID et de sa nouveauté, une véritable course contre la montre a été engagée pour trouver rapidement des vaccins. Des spécialistes se sont engagés à en trouver dans un délai de dix-huit mois, si des moyens appropriés leur étaient mis à disposition. Aujourd’hui, c’est en moins de douze mois qu’ils ont tenu le pari d’en mettre un sur le marché.

Une véritable prouesse ! Actuellement, il y a deux cent dix candidats-vaccins, quarante-huit sont à l’essai humain et dix en phase 3 dont la réussite permet d’utiliser le vaccin comme moyen de lutte. Un manufacturier a déclaré que plusieurs vaccins sont efficaces à 95% et deux d’entre eux sont en considération d’utilisation. L’un est d’ailleurs déjà diffusé en Grande-Bretagne depuis mardi dernier.

Telle est l’actuelle situation des vaccins. La Mauritanie suit avec intérêt, en collaboration avec l’OMS dont elle est membre, l’évolution de leur production. Dans ce cadre, nous avons sollicité un expert mauritanien en vaccination de l’OMS qui fut un de ses représentants avant de prendre sa retraite. Ce fut une chance pour nous de le reprendre et de le mettre à la disposition du ministre de la Santé. Il y travaille depuis maintenant quatre mois.

Une chose que la Mauritanie a accomplie et que j’apprécie, c’est qu’elle aura été le premier pays à exprimer, avant tous les autres, sa disposition à accompagner les organisations en charge du vaccin (GAVI, OMS, CPI...). Elle fait aussi partie des soixante-douze pays qui ont accepté de travailler avec lesdites organisations.

Et quand ces organisations, à l’instar de COVAX, ont demandé des données nationales, la Mauritanie a répondu positivement avec vingt-quatre autres pays. Plus récemment dans le cadre du plan de vaccination que nous avons demandé et dont le deadline était fixé au 6 Décembre, la Mauritanie a honoré son engagement. C’est donc vous dire que le gouvernement mauritanien fait tout ce qu’il faut pour obtenir un vaccin.

- Quels enseignements le bureau de l’OMS a-t-il tirés de la première vague COVID ?

- Il est toujours bon de dresser un bilan ou constat d’une épreuve qui a ébranlé tous les systèmes de santé. En Mauritanie, nous avons tenté de nous y employer de façon professionnelle, en relation étroite avec le département de la Santé. Des équipes ont été dépêchées dans les quinze wilayas du pays. Au terme de ces missions, des recommandations précises ont été consignées dans un document remis audit ministère.

D’habitude, de telles recommandations ne sont pas destinées au public mais, parce que les informations recueillies lors du passage de ces équipes peuvent être complétées par ses services décentralisés, si le ministère le juge utile, il appartient à celui-ci de les rendre publiques et d’en faire bon usage.

- Quels rapports entretenez-vous avec les organisations de la Société civile (OSC) qui ont un rôle à jouer dans la sensibilisation et la communication ?

- Les OSC sont des acteurs avec qui nous pouvons collaborer en tant qu’organisation des États-membres. Leur rôle est d’aider mais aussi de s’aider eux-mêmes en tant que citoyens. Je vous citais tantôt neuf piliers sur qui repose l’appui du Système des Nations Unies au gouvernement.

Certains de ces piliers ont plus besoin de la Société civile que d’autres. Si vous prenez, par exemple, l’engagement communautaire et la communication des risques – deux piliers sous la responsabilité de l’UNICEF – ils nécessitent son action.

Le pilier « préventions et contrôle des infections » qui relève lui aussi de l’UNICEF touche également beaucoup la Société civile au niveau de la communauté mais moins à celui des structures de santé.

Au niveau de l’OMS, nous assumons le pilier « diagnostics au niveau des laboratoires, la prise en charge des cas et la surveillance ». Tantôt cela implique la Société civile, tantôt non. Et pour tout ce qui demande l’engagement de la communauté, nous avons travaillé avec le ministère de la Jeunesse et des sports, parce que, plus épargnée par la pandémie, la jeunesse est un potentiel qu’on pouvait facilement exploiter.

On a constaté que quand vous formez et encadrez les jeunes à bon escient, vous obtenez des résultats probants. C’est ainsi que nous avons pris en charge mille deux cent vingt-deux jeunes pendant plusieurs mois et les avons envoyés sur le terrain, contre une petite rémunération, pour la prévention au sein de leur communauté respective.

Ces jeunes ont été sélectionnés par les services du ministère de la Jeunesse et des sports en considération de leur expérience sur le terrain au sein des associations de jeunes. Enfin et d’une manière plus générale, nous procédons à des appels d’offres pour appuyer la Société civile et le meilleur gagne.

À en croire diverses informations ou rumeurs relayées dans la presse, un différend serait apparu entre votre organisation et les contractuels qu’elle avait cooptés pour appuyer les structures de santé à l’intérieur du pays. De quoi s’agit-il ?

- Je crois que le terme approprié serait plutôt « rumeurs ». À ma connaissance, il n’y a eu aucun problème entre l’OMS et les contractuels en question. Au début de la pandémie, nous avions signé des contrats de trois mois avec une centaine de personnes, en l’occurrence des étudiants en médecine.

Nous les avons renouvelés pour près de 99 % de cet effectif. Et au bout de six mois, nous avons arrêté plus de 80% des contrats. Sont concernés les étudiants qui devaient rejoindre leur faculté respective. Nous ne pouvions pas gêner les départements de l’Enseignement supérieur et de la Santé avec lesquels nous travaillons. Je signale que nous avons permis à certains de ces étudiants de soutenir leur thèse pendant qu’ils travaillaient avec nous. Nous les avons retenus et libéré ceux qui devraient passer leurs examens. Nos portes leur sont restées toujours ouvertes, une fois qu’ils ont fini de passer leur examen.

C’est vous dire donc que nous avons été très souples avec ces étudiants. D’ailleurs, une cérémonie de remise d’attestations était prévue à leur intention mais, avec la recrudescence du COVID et les mesures prises par les autorités, nous l’avons reportée. L’OMS voulait mettre à profit cette cérémonie pour remercier ces jeunes et rendre hommage à leur collaboration franche et au travail qu’ils ont abattu pendant cette période à hauts risques.

- On vient de célébrer la journée mondiale de lutte contre le VIH/SIDA, une autre pandémie mondiale. Selon des informations concordantes, les personnes vivant avec le VIH SIDA ont beaucoup pâti du COVID qui a plus mobilisé l’attention et les ressources. Que pensez-vous du cas de la Mauritanie ?

- À ce que je sache, il n’y a pas eu d’études d’impact en Mauritanie pour évaluer les incidences de la COVID sur les malades du SIDA. Ce qui est sûr, par contre, c’est que tous les patients, malades chroniques ou autres, ont eu à souffrir des conséquences de la crise sanitaire en cours. Il est arrivé un moment où les chaînes d’approvisionnement en médicaments ont été perturbées ; avec le confinement, la priorité allait beaucoup plus vers les malades COVID que ceux souffrant d’autres maladies chroniques.

L’ONU SIDA a dû fournir beaucoup d’efforts avec certaines bonnes volontés qui se mobilisaient pour ravitailler à domicile les malades confinés. Des chaînes de solidarité se sont formées pendant cette crise sanitaire. Ces aspects ont dû être soulevés lors de ladite Journée mondiale.

Propos recueillis par Dalay Lam

 

Gabriel Hatti, grand commis de l’Etat mauritanien «Ma priorité a toujours été le service public, l’intérêt général»

Gabriel Hatti, grand commis de l’Etat mauritanien «Ma priorité a toujours été le service public, l’intérêt général»Initiatives News - Gabriel Hatti a intégré l’Administration mauritanienne vers la fin de l’année 1971 comme administrateur civil. Il y ait resté pendant plus de 30 ans au service de l’intérêt général. Ce grand commis de l’Etat a été témoin de grands moments de l’histoire contemporaine de la Mauritanie.

Il a vécu de prés (à la présidence de la République) des moments fondateurs de la souveraineté nationale comme la naissance de l’ouguiya et la nationalisation de la Miferma. Il y a connu également des périodes difficiles comme la guerre du Sahara.

Au moment où la Mauritanie célèbre le 60eme anniversaire de son indépendance, Horizons a rencontré Monsieur Hatti pour livrer à ses lecteurs le témoignage d’un homme qui a vécu de l’intérieur de grands moment de l’Histoire de la Mauritanie.

Horizons: Parlez-nous de l’histoire de vos parents. Comment ils se sont retrouvés en Mauritanie ?

Gabriel Hatti : Mes parents sont d’origine libanaise. Les libanais, comme vous le savez, sont de grands immigrants de par le monde. Mes parents n’ont donc pas fait exception.

Au début du 20eme siècle, mon père a traversé la méditerranée pour aller aux Amériques. Il était accompagné d’un de ses cousins. Arrivé à Marseille, son cousin, Philippe H itti, mon oncle, a continué vers Boston. Mon père, lui, a rencontré un libanais du même village qui venait du Sénégal pour se ravitailler en marchandises.

Ce parent lui a proposé de venir en Afrique de l’Ouest, au Sénégal. Mon père a laissé partir Philippe Hitti qui est d’ailleurs devenu un éminent chercheur, Doyen de l’université de Pri nceton et auteur de trois volumes sur l’histoire des arabes. Mon père est alors arrivé au Sénégal dans les années 1910.

En ce moment, il ne parlait que l’Arabe et a rencontré des mauritaniens avec qui il se comprenait. Ils ont pu le convaincre de faire le voyage de Saint-Louis où il s’est installé à Ndar-Toute qui était le quartier des mauritaniens où il y avait également le gouvernement de Mauritanie. Les mauritaniens qui y vivaient étaient Idawaly, Oulad Bousbah.

Il y avait aussi des Tendgha qui étaient à l’époque des bateliers. Ils avaient de grandes pirogues de 40 tonnes qui leur permettaient de concurrencer les bateaux des messageries du Sénégal. Ces bateliers tiraient ces pirogues avec des cordes jusqu’à Matam, Podor, Kayes, Boghé, Kaédi et, au retour, ils utilisaient la voile.

De Saint-Louis, mon père a été conduit en 1928 par ses amis mauritaniens à Boghé où il faisait du commerce. C’était essentiellement le commerce de la gomme arabique qu’il faisait décortiquer à Boghé et envoyait à Saint-Louis et Dakar. Au retour, il ramenait des tissus, de l’huile…Mon père opérait entre le Brakna et le Tagant. C’est ainsi que je suis né à Boghé en 1943.

Horizons: Que représentait en ce moment la ville de Boghé dans l’Administration coloniale ?

Horizons: C’était le temps des cercles. Aleg était le chef-Lieu du Cercle du Brakna. Boghé était une subdivision de ce Cercle. A Aleg, il y avait le commandant de Cercle et à Boghé le chef de Subdivisons qui était français.


Horizons: Vous étiez installé à Boghé Escale. Que représentait ce quartier par rapport au reste de la ville.


Gabriel Hatti : Boghé Escale, c’était en fait…Boghé. A l’époque, si vous traversez le marigot de Djinthiou, il n’y avait pas grand-chose. Pour trouver le premier village, il fallait aller vers Wothy. A Boghé Dow, il y avait essentiellement le service de l’élevage.

Horizons: L’Administration coloniale était donc à l’Escale ?

Oui. Il y avait un chef de subdivision, un gendarme, des commis expéditionnaires et un médecin, un chef de service des travaux public, la poste et un chef de service d’élevage français.

Boghé était un grand centre d’élevage et d’agriculture et aussi de rayonnement culturel et sportif. La ville était rouge de ses flamboyants.

Horizons: C’est à Boghé q ue vous avez fait l’école fondamentale ?

Gabriel Hatti : J’ai fait la maternelle à Saint-Louis. Je suis revenu à Boghé ou j’ai fait CE1, CE2, CM1 et CM2. Nous avions comme instituteurs, Monsieur Tall, Monsieur Ba Bakar, il y avait aussi feu Diaramouna Soumaré qui fut ministre et avec qui nous avions beaucoup appris. Il nous avait mis dans la bonne trajectoire pour la suite de nos études. Des maîtres professionnels et pétris d’humanité.

Avez-vous quelques souvenirs de certains de vos condisciples pendant ces études primaires ?

Gabriel Hatti: Bien sûr. Mes condisciples étaient Dieng Boubou Farba, Sall Djibril, Ba Sileye, Ba Medi, Dia Bocar, Bâ Bocar, Fall Oumar, Bocoum Mohamed …

Horizons : Vous avez fait le concours d’entrée en sixième en 1954 à Boghé ?

Gabriel Hatti : Une copie du journal officiel de l’AOF de 1955 avec les admis à l’entrée en sixième sur le territoire de Mauritanie l’atteste.

Horizons : Apres l’entrée en sixième, vous avez fait une partie de vos études secondaire à Saint-Louis et une autre à Nouakchott ?

Gabriel Hatti : Apres l’entrée en sixième, je suis tombé malade. Mon père m’a ramené à Saint-Louis alors que je devais aller au collège de Rosso. Nous avions une maison à Saint-Louis ou j’ai fait la sixième, la cinquième, la quatrième et la troisième. J’ai continué une année à Dakar, entre 1959 et 1960 au Lycée Van vollenhoven.

A l’indépendance, mon père a quitté Boghé pour s’installer à Nouakchott. C’est ainsi que je me suis retrouvé au lycée national de cette ville. J’y ai fait la première et la seconde partie du Baccalauréat Philosophie.

Au Lycée national, Feu Kane Elimane qui occupait le poste de censeur était mon correspondant. Monsieur Kane qui par la suite était vice-président au BIT, était le fils de Kane Mame Ndiack, grand notable de Dar el Barka, et le frère de la respectée feue Aïssata Kane.

Au lycée national, j’avais comme promotionnaire, Moustapha Ould Cheikh Mohamedou, feu Abdel Kader Ould Ahmed, Abderrahmane Ould Boubou. Il y avait aussi Diagana Youssouf , Diagana Mbou, Jiddou Ould Saleck, Soumaré Silma… Nous n’étions pas nombreux. Aujourd’hui il y a environ 50 000 candidats au Bac.

A l’époque, nous étions 7 en philo et 15 pour les autres filières. J’ai eu le bac en juillet 1962. Nos professeurs étaient très majoritairement français. Il y avait cependant Madame Fatimata Ba, à qui j’adresse mes sentiments respectueux.

Horizons : Apres votre baccalauréat, vous aviez comme ambition de devenir professeur d’éducation physique ?

Gabriel Hatti : Au retour du Sénégal, j’étais un grand sportif, un bon basketteur en dépit de ma taille. Je jouais aussi au volleyball. J’ai donc rapidement été intégré dans l’équipe du Lycée et, plus tard, dans les équipes nationales. Je voulais devenir professeur d’éducation physique.

Au début de l’année, les élèves de terminale remplissaient des fiches dans lesquelles on leur demandait de choisir leurs spécialités à l’université. Le lycée, avec l’ambassade de France, était chargé de nous trouver des inscriptions à l’étranger sur la base de nos choix. J’étais inscrit alors au centre régional d’éducation physique de Reims en France.

Quand j’ai eu le baccalauréat, je suis allé à l’ambassade de France à Nouakchott pour faire les formalités et prendre mon billet. A l’ambassade, on m’a signifié que j’étais convoqué à la présidence de la République. A la présidence, à l’époque, il y avait un commissariat au plan. Le commissaire était Mohamed Lemine Ould Hamoni. J’avais 19 ans. Je suis entré à la présidence très impressionné.

Un planton m’a conduit dans le bureau de Monsieur Hamoni, un homme extraordinaire, avec beaucoup d’autorité. Apres les salutations, il me dit : « Monsieur Hitti, on m’a dit que vous voulez être professeur d’éducation physique et vous êtes inscrit à Reims ? » J’ai répondu « Oui Monsieur. » Le commissaire poursuit : « Nous, nous avons décidé autrement. Vous allez faire du droit.

Pour le moment, nous n’avons pas besoin de professeurs d’éducation physique.» C’est ainsi que je me suis retrouvé à Dakar où j’ai fait la première et la deuxième année de droit. Ensuite, je suis allé à Orléans, puis à Paris ou j’ai fait ma licence en droit. Nous étions quatre mauritaniens : Moustapha Ould Khlifa, Ba Medi Samba Boly, Kane Cheikh Mohamed Vadel et moi-même.

Quand on était à Orléans, est arrivé Ahmed Ould Sidi Baba qui était à l’époque directeur de l’ENA de Nouakchott et membre du Bureau politique national du PPM. Il nous réunit et nous demande quelles sont nos options après la licence.

Kane Cheikh Mohamed Fadel souhaitait faire marine marchande à Bordeaux, Ba Medi le secteur social, Moustapha Khlifa les impôts à Clermont-Ferrand. Personnellement, je comptais poursuivre mes études, faire de la recherche ou être magistrat ou avocat. Monsieur Ould Sidi Baba me répliqua immédiatement : « Nous allons t’inscrire à l’Institut international d’administration publique, IIAP. » Je me suis alors retrouvé à l’IIAP de Paris.

Cet institut était L’ENA pour les étrangers. J’ai fait deux ans dans cette grande école, une année théorique et une année de stage en préfecture. Apres avoir obtenu mon diplôme, je suis revenu en Mauritanie ou j’ai été intégré avec le grade d’administrateur civil vers le fin de l’année 1971. C’est ainsi que j’ai été le premier administrateur civil universitaire de Mauritanie.

Monsieur Ahmed Ould Sidi Baba, était, par la suite, devenu ministre de l’information. Il avait de grands projets pour son ministère. C’était le moment où était envisagées la mise en place d’une télévision, la naissance d’un quotidien national (Chaab), d’une agence nationale de presse….J’ai alors été nommé à cette époque directeur général de l’imprimerie nationale qui dépendait du ministère de l’information et qui devait lancer le quotidien national en français et en arabe.

Horizons : Quel était le rôle de l’imprimerie nationale à l’époque ?

Gabriel Hatti : Il y avait en ce moment, à Nouakchott, une petite imprimerie privée qui imprimait les entêtes de l’Administration. Les allemands avaient décidé de bâtir une grande imprimerie pour la Mauritanie. C’est cette nouvelle structure qui imprimait tous les documents officiels, le journal officiel en arabe et en français. En tant que directeur, j’y avais fait imprimer un livre du grand érudit, Imam de la mosquée du Ksar, Boudah Ould Bousseyry.

L’ambition était surtout de lancer les journaux quotidiens Chaab en arabe et en français. Ça a été fait au moment où j’étais directeur de l’imprimerie. A l’époque j’y travaillais avec feu Mohamed Said Hamody ainsi que d’autres collègues qui sont devenus d’éminentes personnalités.

Horizons : Vous rappelez vous de la date exacte de parution des premiers numéros du quotidien national Chaab ?

Gabriel Hatti : Le premier numéro de la version en arabe est paru à l’occasion de la visite officielle du Roi Fayçal en Mauritanie. Nous avons sorti le numéro avec une grande manchette annonçant la visite du gardien des lieux saints.

Le Premier numéro en français est paru à l’ occasion de la visite de Mobutu Sesse Seko. Nous avons également fait une grande manchette « Oyé, Mobutu Sesse Seko Kuku Nguenbu Wazabanga…. »

Au bout d’une année et demie, j’ai quitté la direction de l’imprimerie nationale.

Horizons : Apres l’imprimerie nationale, vous avez été conseiller aux affaires administratives au secrétariat général de la présidence…

Gabriel Hatti : Oui. Yedaly Ould Cheikh, Bal Mohamed El Béchir et moi avions été appelés à la présidence. Bal, un grand commis de l’Etat, s’occupait essentiellement des régions qui dépendaient directement de la présidence. Il y avait deux français à l’époque au palais. Joseph Maroil, directeur de la législation. Le second, Abel Campourcy, qui était la cheville ouvrière.

Le président Moktar l’avait connu à Atar ou il était commandant de cercle. Donc à la présidence, Yedaly Ould Cheikh travaillait avec Maroil et moi avec Campourcy.

Ce dernier s’occupait du conseil des ministres, des circulaires, des lettres aux chefs d’état ainsi que des discours. Il était un peu l’homme à tout faire qui verrouillait tout. Tout le courrier lui était présenté avant de parvenir sur le bureau du président.

Horizons : A partir de 1973, vous étiez conseiller aux affaire administratives à la présidence. C’était votre premier contact avec Mokhtar Ould Daddah ?

Gabriel Hatti
: J’ai été par la suite désigné secrétaire général adjoint chargé des affaires administratives et Yedaly ould Cheikh, chargé des affaires juridiques. Le président Moktar, c’était le respect, le sens du travail bien fait. Le secrétaire général de la présidence était Mohamed Aly Cherif. Nous dépendions de lui. Nous avions des réunions de cabinet chaque semaine avec le président. En plus du travail qui m’était confié, j’ai accompagné le Président dans ses voyages à plusieurs reprises.

Horizons : A partir de 1975, vous êtes arrivé au ministère de l’intérieur comme chargé de mission…

Gabriel Hatti : A ce moment, avec les grands projets de réorganisation du gouvernement, certains secteurs ont été érigés en ministère d’Etat. Ainsi sont nés les ministères d’Etat (économie, économie rurale, ressources humaines, orientation islamique, affaires étrangères) le ministère d’Etat à la souveraineté interne qui coiffait la défense, l’intérieur et la justice. Ce grand département avait comme ministre Ahmed Ould Mohamed Salah.

Le président Moktar l’appelait d’ailleurs « Compé » en raison de ses grandes compétences. Le président donnait souvent des surnoms à ses collaborateurs. Ainsi, Diaramouna Soumaré était « DS » en référence à la voiture Citroën DS 19. Il y avait aussi les trois Aziz de la présidence : Sall Abdoul Aziz, directeur de Cabinet AZ1, Abdel Aziz ould Ahmed, directeur adjoint de cabinet AZ2 et le coursier Ould Mkheitrat AZ3.

Horizons : Vous étiez donc chargé de mission dans ce ministère d’Etat chargé de la souveraineté intérieur?

Gabriel Hatti : Le chargé de mission était à l’époque en même temps le directeur de cabinet et le secrétaire général du ministère.

Pour des raisons de service, c’est là que l’occasion m’a été donné de sillonner tout le territoire mauritanien dans son intégralité et de connaître le pays profond. C’était fascinant pour un jeune administrateur.

Horizons : Vous avez été aussi chargé de la préparation et de la supervision des élections présidentielles et législatives …

Gabriel Hatti : Tout à fait.

Horizons : Ce sont les élections de quelle année ?

Gabriel Hatti : Il y a eu d’abord des élections législatives et présidentielles. Il s’en est suivi le rattachement d’une partie du Sahara occidental à la Mauritanie. Il fallait donc organiser un referendum et des législatives complémentaires pour élire trois députés de la partie du Sahara intégrée à la Mauritanie. Je coordonnais l’organisation de ces élections.

Horizons : Les législatives complémentaires, c’était en quelle année ?

Gabriel Hatti : En 1976, après les accords de Madrid qui ont rattaché le Rio de Oro (Tiris El Gharbia) à la Mauritanie.

Horizons : C’était des élections avec un parti unique…

Gabriel Hatti
: Parti unique et même institutionnel. Le PPM (parti du peuple mauritanien) figurait dans la constitution comme seul parti de l’Etat. Les gouverneurs (Walis) était aussi délégués régionaux du parti. Naturellement Moktar Ould Daddah était candidat unique du parti à la présidence de la République.

Horizons : Pendant la guerre du Sahara vous étiez à la présidence. Quelle était l’ambiance ?

Gabriel Hatti
: Oui, il y a eu cette guerre qui a entrainé la Mauritanie dans une situation difficile. Le cumul des forces de sécurité (armée, gendarmerie, police et garde) était de 2000 personnes. Avec la guerre, nous sommes passés à plus de 10 000 hommes. C’était une période d’incertitude.

Autant nous avions connu des périodes fascinantes à la présidence comme la création la monnaie nationale Ouguiya en 1973, la nationalisation de la Miferma (mine de fer de Mauritanie) en 1974, des moments d’intenses activités, pleins d’émotion, glorieux pour le pays ….Autant, avec la guerre, les choses se sont progressivement dégradées et cela a débouché sur le coup d’Etat de 1978.

Après cet évènement, Yedaly Ould Cheikh , Ball et moi, nous nous demandions ce que nous allions faire. On ne connaissait pas bien les intentions des militaires qui venaient de prendre le pouvoir. Mohamed Said Hamody a été nommé secrétaire général de la présidence de la République. Il venait de Rabat ou il était premier conseiller à l’ambassade de Mauritanie.

A l’époque, Yedaly Ould Cheikh et moi avions été consultés pour l’élaboration de la charte constitutionnelle. Avec Said Hamody, nous avons fait ensemble un parcours au lycée Faidherbe de Saint-Louis. J’avais aussi travaillé avec lui à l’imprimerie nationale.

Nous avions rencontré Said chez lui à l’époque. Il nous a dit « Voilà, j’ai besoin de vous. Il faut absolument que vous restiez avec moi car nous devons assurer la continuité des affaires de la république. C’est le souhait du Colonel Saleck, nouveau Chef de l’Etat. »

Le Président Saleck, par ailleurs, était un homme calme et sage. Nous avons bien travaillé avec lui. C’est un ancien enseignant qui aimait les textes bien faits et lui-même avait une calligraphie parfaite.

C’est ainsi que j’ai continué à servir à la présidence malgré la proposition de feu le Colonel Jiddou Ould Saleck, mon promotionnaire et ministre de l’intérieur, de me nommer gouverneur de Dakhlet Nouadhibou.

Horizons : Vous avez évoqué la nationalisation de la Miferma. J’imagine que c’était une décision difficile…

Gabriel Hatti : A la présidence, Yedaly Ould Cheikh et moi, avons participé à la préparation institutionnelle de la nationalisation de la Miferma car elle ne s’est pas faite du jour au lendemain. Elle a été minutieusement préparée. Certains, comme Ismail Ould Amar, le Président Sidi Ould Cheikh Abdellahi, Mohamed Aly Cherif, Isaac Ould Rajel étaient à la manœuvre. Ils ont parcouru le monde pour préparer politiquement cette opération.

Apres cette phase de préparation, il y a eu le passage à l’acte avec la rédaction de la loi portant nationalisation de la MIFERMA. Nous y avions participé. Le président Moktar, par précaution et par décence, avait mis les français qui travaillaient à la présidence en congé. Nous étions en quarantaine au palais. Il fallait que tout soit prêt la veille du 28 novembre 1974 dont le moment fort était le discours du président de la République à la Nation prononcé au parlement.

C’était la tradition. Nous avons préparé ce discours en évoquant les réalisations de l’année écoulée. Mais le plus important était que, séance tenante, face aux représentants de la nation, le Président devait annoncer la nationalisation de la MIFERMA et la naissance de la SNIM. Les députés devaient approuver par vote le projet de loi portant nationalisation.

Comme toute la phase de préparation avait été verrouillée, quand le président Moktar a annoncé la nationalisation, c’était la surprise générale. Certains diplomates ont rapidement quitté la salle des plénières de l’assemblée nationale pour aller annoncer la décision à leurs gouvernements. Les députés ont voté à main levée avec acclamation soutenue.

La nationalisation de la Miferma a été un acte fondamental de souveraineté. Cette décision et celle créant l’ouguiya ont été le parachèvement de la souveraineté internationale de la Mauritanie. C’était une façon, pour le pays, de prendre définitivement son destin en main après l’accession à l’indépendance en 1960.

Horizons : Les suites de la nationalisation, avec la réaction de la France n’ont pas été faciles ?

Gabriel Hatti
: C’était difficile car nous étions dans le sillage du pré-carré français. Cette décision très osée était un acte fort qui gênait beaucoup. Cela n’a pas été facile mais la coopération avec la France s’est sereinement poursuivie.

Horizons : Nous avons évoqué une partie de votre carrière administrative. Vous avez aussi travaillé dans la protection de l’environnement, notamment au banc d’Arguin

Gabriel Hatti : A la présidence, à l’époque, il m’avait été confié le dossier du banc d’Arguin. Le Pr Théodore Monod était un ami du président Moktar. Il venait en Mauritanie chaque année et s’intéressait beaucoup au banc d’Arguin. Il plaidait constamment pour la création d’un parc national afin de faire du banc une aire marine protégée. J’étais toujours son interlocuteur. C’est ainsi que l’Etablissement public du Banc d’Arguin a été créé dans mon bureau en 1976.

Le banc d’Arguin, patrimoine de l’humanité doit être préservé car, représentant un phénomène écologique majeur et unique au monde en tout point de vue : humain, ichtyologique, ornithologique, valeurs paysagères interface désert-océan fabuleux. Tout devrait être mis en œuvre pour préserver ce capital biologique.

J’ai ensuite quitté la Mauritanie pour la FAO. A mon retour, je suis resté à la présidence pendant deux ans. En 1994, le Banc d’Arguin avait pris une autre dimension avec un grand rayonnement international. Il m’a été proposé sa direction.

Horizons : Vous avez aussi une carrière universitaire, notamment à l’ENA de Nouakchott…

Gabriel Hatti : J’ai enseigné le droit constitutionnel à l’ENA. Ainsi que l’organisation et la méthode administrative. Plusieurs générations de fonctionnaires étaient mes étudiants dans cette école. J’étais professeur à l’ENA et je présidais aussi souvent des concours nationaux de hauts fonctionnaires, comme les administrateurs civils, les attachés d’Administration. J’ai présidé également les concours des commissaires de polices.

Horizons : Apres le baccalauréat, vous aviez des ambitions sportives. Vous en avez été détourné. Vous êtes tout de même resté dans le sport.

Gabriel Hatti : J’ai été international de Volleyball et de basketball. Même fonctionnaire, je continuais à jouer.

J’ai présidé la fédération nationale de basketball et de volleyball.

Avec des amis, nous avons monté le comité olympique national. J’en ai été président pendant 10 ans. A l’époque, c’est feu le colonel Thiam qui était ministre de la jeunesse et des sports. J’ai fait venir le président du CIO, juan Antonio Samaranch, à Nouakchott, en 1985 qui a été reçu par le chef de l’Etat. Par la suite le Comité national olympique et sportif mauritanien a été reconnu par le Comité international olympique.

Horizons : En tant qu’international, vous avez joué quelles compétions ?

Gabriel Hatti : J’ai pris part aux jeux de l’amitié à Dakar en 1963 et aussi aux jeux panarabes. Dans notre équipe de Basket, il y avait Lo Samba Yero, Lo Samba Gambi, Fall Thierno, le Pr Cheikh Saad Bouh Kamara. Nous étions polyvalents Basketball et Volleyball. Certains, comme Salem Ould Memou et Sneydri, cumulaient plusieurs sports dont le football.

Nous avions une belle équipe de volley aussi avec Salem Ould Memou, Cheikh Sid Ahmed Babamine, Kamara Moustafa, Cheikh Saad Bouh Kamara, Jiddou Ould Haiba, Sidi Ethmane dit pacheco qui rivalisait avec les plus grandes équipes d’Afrique et du monde arabe.

Horizons : Vous êtes entré dans l’administration en 1971. Vous avez continué même après le coup d’état….

Gabriel Hatti : A l’époque en tant que fonctionnaire, on touchait 24 000 ouguiyas par mois. Ma vie, ma vocation était de servir dans l’Etat. J’aimais le service public, l’intérêt général. C’est pourquoi après le coup d’état de 78, je suis resté.

J’ai aussi vécu le coup d’état du 16 mars 1981. J’étais à la présidence. Le président Haidalla était en voyage dans le nord de la Mauritanie. Le putsch a eu lieu vers 10 heures du matin. J’étais dans mon bureau ou trois militaires ont été abattus. J’ai failli y laisser ma vie. Un des commandos putschistes est entré dans mon bureau. Il était sur le point de me lâcher une rafale. C’est le Colonel Kader qui m’a sauvé la vie en criant « laisse-le ». Je lui dois la vie. C’était un vieil ami loyal et sincère.

Horizons : Vous aviez aussi une carrière de fonctionnaire international

Gabriel Hatti
: Au moment où Feu Bouna Kane était ambassadeur de la Mauritanie à Bruxelles, j’ai obtenu un poste important aux ACP-CEE. Par la suite, le Directeur Général de la FAO, Edouard Saouma, en visite en Mauritanie, a proposé de recruter un fonctionnaire mauritanien pour son organisation. J’ai été proposé et j’ai fait 05 ans dans son cabinet à Rome où j’étais senior adviser et attaché de cabinet pour l’Afrique.

Horizons : Vous avez vécu à Boghé, vous avez joué dans les équipes nationales de basket et de volley. Quelle était l’ambiance de l’époque.

Gabriel Hatti : Elle était différente. Au lycée national, nous étions à l’internat. On était toujours ensemble. Même à l’étranger nous sommes restés soudés. A Orléans, je partageais la chambre avec Moustapha Khlifa et Ba Medi. En tant que fonctionnaire, on se côtoyait, on s’entraidait.

Dans les années 49-50, mon père était très proche des grandes notabilités comme Cheikh Saad Bouh Kane, Ba Al Hassan Mbekou, l’Emir du Tagant (Abderrahmane Ould Soueid Ahmed), l’Emir du Brakna (Bakar Ould Ahmedou).

Ma sœur ainée a été la première femme bachelière en Afrique de l’Ouest. Après son bac dans les années 48-49, mon père ne voulait pas l’envoyer en France. Elle a donc travaillé pendant deux ans à l’IFAN. En ce moment, le célèbre savant Ould Hamidoune était à Saint-Louis ou il travaillait. Il venait faire des recherches à l’IFAN.

Ma sœur était chargée de lui assurer le secrétariat. Elle tapait tous ses documents. Mon père connaissait tout ce monde dont Sidi Mokhtar Ndiaye, Souleymane Ould Cheikh Sidya. Cette ambiance sociale dans laquelle famille a connue en Mauritanie a fini par forger mon destin.

Notre maison à Saint Louis (Ndar Toute) était le lieu de rencontre de toutes les personnalités mauritaniennes qui y venaient à l’occasion des réunions avec l’administration coloniale ou pour des raisons de santé.

Le savant et respecté chercheur Mohamed Ould Maouloud Ould Daddah El Chennafi, ami de mon grand frère, paix à leurs âmes, a été la personne qui m’a le plus encouragé, influencé et aidé à servir l’Etat en qualité de haut fonctionnaire. Je garde un merveilleux souvenir de lui.

Horizons : Vous avez passé plus de 30 ans, à un haut niveau, dans l’Administration nationale. La Mauritanie fête le soixantième anniversaire de son indépendance. Quels sont vos souhaits pour votre pays?

Gabriel Hatti
: Je vais vous avouer une chose : A Rome, j’étais à la FAO, j’étais dans le système des Nations Unies. J’avais le grade de D2. A l’époque, il m’a été proposé des postes très importants. Il m’avait aussi été demandé si je pouvais revenir à la présidence à Nouakchott. Je n’attendais que cette deuxième option. J’ai quitté Rome où je touchais 8 000 dollars pour revenir comme conseiller à la présidence avec 65000 ouguiyas.

Ma priorité a toujours été de servir mon pays. Je l’ai donc servi dans des moments difficiles, parfois dangereux. La Mauritanie m’a tout donné. Je suis ici. Je vis ici. Mon fils vit ici avec mes petits-enfants. Mes parents sont enterrés ici.

Dans ma carrière, j’ai connu des moments difficiles et de doutes, mais aussi des moments d’intense bonheur. Pour ce 60eme anniversaire, je souhaite la paix, le renforcement de l’unité nationale, une bonne exploitation des richesses qui suffisent amplement pour assurer le développement du Pays et rendre heureux la population en la mettant dans les meilleures conditions de vie.

Personnellement, j’ai adhéré au premier discours programme du Candidat Ghazouani. Si le Président qui a été élu demeure dans la trajectoire de son programme initial, la Mauritanie retrouvera inéluctablement le chemin de l’unité de la paix et de la prospérité.

Propos recueillis par Khalilou Diagana

Numéro Spécial Indépendance du Quotidien National Horizons

 

Ahmedou Ould Abdallah: l’indépendance mauritanienne, «l’affirmation de notre identité»

Ahmedou Ould Abdallah: l’indépendance mauritanienne, «l’affirmation de notre identité»RFI Afrique - La Mauritanie commémore ce samedi 28 novembre le 60e anniversaire de son indépendance. C’était le 28 novembre 1960, après 60 ans de colonisation française. Une indépendance proclamée à Nouakchott par le président Mokhtar Ould Daddah. Ahmedou Ould Abdallah avait 20 ans à l’époque.

Ancien ministre des Affaires étrangères du président Ould Daddah, ancien représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest, il revient sur le parcours du pays ces dernières décennies. Il est l’invité de Charlotte Idrac.

RFI : D’abord, est-ce que vous pouvez nous montrer les deux médailles que vous avez là sur votre table ?

Ahmedou Ould Abdallah : Il y a deux médailles. La première médaille a été donnée aux invités le 28 novembre 1960, à l’époque j’étais guide du prince Aga Khan Et l’autre médaille, c’est celle du 15e anniversaire. C’est très important parce qu’il n’y a pas d’histoire sans support. Le père fondateur Mokhtar Ould Daddah tenait beaucoup à des symboles qui vont rester et qui marquent l’histoire.

Ce 28 novembre 1960, vous le disiez, vous étiez guide, vous aviez tout juste 20 ans ?

Oui, le 28 novembre je me souviens parfaitement, c’était un lundi et, contrairement au jour précédent, il n’y avait pas de vent de sable, donc je me sentais absolument comblé de voir toutes ces grandes personnalités historiques du pays comme les émirs du Tagant, des grands chefs de Néma, Timbedra, Aïoun, Kiffa, Aleg, Atar, Nouadhibou, Boutilimit, ainsi de suite... Il y avait aussi le Premier ministre Michel Debré, il venait affirmer le support de la France à la Mauritanie naissante.

Est-ce que c’était une atmosphère de fête ou une atmosphère solennelle ?

Il y avait des deux, pour le président Ould Daddah c’était solennel, il était ému, mais pour la plupart des Mauritaniens surtout les notables traditionnels c’était un moment intéressant de se rencontrer et d’affirmer qu’ils sont Mauritaniens. Ils savaient ce qu’ils étaient et, comme nation, j’ai l’impression que c’était nouveau et le slogan était de Ould Daddah : « Faisons ensemble la patrie mauritanienne ». J’étais heureux et fier : on avait notre drapeau - que j’espère revoir de nouveau, il a été modifié récemment -, et c’est la première fois que je voyais en chair et en os les grandes personnalités de l’époque. C’était impressionnant.

Donc, beaucoup d’espoir ce jour-là…

Beaucoup d’espoir et surtout j’étais convaincu que dans la décennie, nous allions rattraper physiquement la France sur le plan économique. Finalement 60 ans après, je vois qu’il y avait beaucoup de naïveté, je vois aussi que l’Histoire est un long chemin.

Vous évoquiez l’enthousiasme que vous avez ressenti à l’époque, pourtant le Maroc s’est opposé à cette indépendance de la Mauritanie, il a fallu attendre 1969 pour une reconnaissance, il y avait donc un courant qui n’était pas favorable à l’indépendance ?

La très grande majorité des Mauritaniens étaient avec Ould Daddah pour l’indépendance. Mais le Maroc a revendiqué la Mauritanie à cause des Mauritaniens, je veux dire par là que nous avons des personnalités éminentes dont l’émir du Trârza, l’une des plus anciennes familles de ce pays, deux ministres en fonction qui ont quitté le gouvernement pour aller faire allégeance au Maroc.

Est-ce que vous pourriez nous décrire Mokhtar Ould Daddah, considéré comme le père de cette indépendance mauritanienne ?

Mokhtar Ould Daddah, exprimait par excellence ce côté de la tradition mauritanienne : la modestie. Il croyait profondément en la Mauritanie quelles que soient les régions, les appartenances comme on dit maintenant ethniques et linguistiques. Il n’était pas régionaliste de son temps, il n’était pas dans nos habitudes, dans nos comportements, dans notre culture, de demander à quelqu’un de quelle région il venait ou de quelle famille il venait.

Vous évoquiez tout à l’heure les espoirs que vous aviez en 1960. Alors 60 ans après ?

Les espoirs déçus, c’est par exemple cette absence d’intérêt pour la modernité. Je trouve dommage que la Mauritanie n’attache pas une importance à l’urbanisation de la ville de Nouakchott. Le fait que nous puissions penser que nous allons nous développer par nos propres moyens et que beaucoup de l’élite gardent encore une mentalité de guerre froide contre la présence d’investisseurs étrangers me préoccupe. Je souhaite que la Mauritanie s’ouvre davantage aux investisseurs privés comme résidents dans ce pays.

Par : Charlotte Idrac

 

Pr Outouma Soumaré : « …je dénonce, et je désapprouve avec la plus grande fermeté…

Pr Outouma Soumaré : « …je dénonce, et je désapprouve avec la plus grande fermeté… »Kassataya - Plutôt adepte du bistouri que du langage politique, le Pr Outouma Soumaré a troqué, le temps d’une interview sa blouse blanche pour son costume de politique.

Sans gants, frontal, direct mais mesuré, Outouma Soumaré revient avec Kassataya, sur la sortie du tonitruant député Mohamed Bouya Ould Cheikh Mohamed Vadel élu sur la liste de l’AFCD.

Mais au-delà de cet incident révélateur du malaise mauritanien par rapport à la place de la langue française dans l’espace politico-administratif, le Pr Outouma Soumaré dissèque avec une précision chirurgicale les enjeux autour de cette question.

Quelle appréciation faites-vous de l’attitude du député face au ministre Kane Ousmane ?

Le temps de la couverture médiatique n’étant pas toujours nécessairement en phase avec celui de l’action ou de la réaction politique et non politicienne mais responsable, je vous remercie de me donner l’opportunité de m’exprimer tout en précisant d’emblée que je vais tenter de m’attacher à un certain sens de la mesure dans mon expression, pour tenir compte de l’effet « buzz » de l’événement que je ne souhaite pas alimenter. Celui-ci consiste à faire un triple amalgame entre, la défense louable de la sacralité du prophète de l’Islam qui doit néanmoins s’inspirer de la tradition prophétique que tout musulman doit nécessairement suivre par son exemplarité, un label chauvin d’« anti-constitutionnalité » du parler en langue française dans une activité officielle en Mauritanie, et, la condamnation de tout ce qui est lié à la France sous le prétexte d’une certaine islamophobie, réelle mais néanmoins relativement circonscrite, qui a malheureusement fait l’actualité récemment dans ce pays dans des circonstances que je condamne sans équivoque. Je m’applique donc un principe de précaution dans mon expression afin de favoriser l’apaisement et la sérénité dans notre pays et ne pas alimenter les extrémismes nationalistes et religieux de tous les bords qui tentent de faire feu de tout bois.

En tant que président fondateur de l’Avant-Garde des Forces de Changement Démocratique (AFCD), parti politique titulaire du siège de ce député élu sur la liste des députés de Nouakchott dans le cadre d’une coalition avec le parti Wafa, actuellement dissous, dont il était lui même le président, je dénonce, et je désapprouve avec la plus grande fermeté sur le fond et la forme les propos tenus qui n’engagent que son auteur et qui ont entravé de manière injustifiable le bon déroulement de la séance parlementaire du lundi 09 novembre 2020.

Sur les images vraisemblablement diffusées par ses soins en direct à travers les réseaux sociaux dans le cadre d’une lamentable mise en scène, suggérant une préméditation et attestant d’une irresponsabilité notoire, indigne d’un représentant du peuple, j’ai pu par contre, comme tous, apprécier la dignité et la sérénité du Ministre KANE Ousmane.

Nous devons également, comme tout patriote sincère, être rassurés par les interventions de tout bord, menées par des députés de la majorité comme de l’opposition, représentants toutes les franges de notre peuple qui ont tenté, en véritables garde-fous, mais vainement, de ramener à la raison ce député, pour tout le moins singulier, qui était, à l’évidence et de manière délibérée, à travers la véhémence de ses propos et la manipulation par l’image, dans une démarche dangereuse de clivage.

Ses propos sont à l’opposé de l’essence même de l’AFCD dont le corps et l’âme sont fondés sur des valeurs de fraternité, de tolérance et d’unité. L’intervention de ce député ne peut et ne doit pouvoir attiser les braises de la division d’un peuple plurinational, uni par le temps long de l’Histoire et qui a montré plus d’une fois sa capacité de résilience face aux différentes crises existentielles que notre jeune pays en construction a eu à traverser. Nous restons convaincus que notre peuple dans ses différentes composantes nationales saura encore une fois ne pas être le terreau de ce populisme dangereux.

Partagez vous sa position sur la place du français dans le système politico-administratif ?

Bien évidemment non, je ne partage pas du tout sa position.

Il n’est pas inutile de rappeler ici que la Mauritanie est un pays membre de la francophonie et que la langue française a été la première et unique langue officielle de notre pays avant que la langue arabe lui soit associée pour finir par ne plus avoir de place définie dans la constitution depuis 1991. Il n’en demeure pas moins, sans avoir besoin d’en définir formellement son rôle, qu’elle garde une place importante et naturelle dans notre système politico-administratif issu de notre histoire coloniale malgré certaines velléités schizophrènes manifestes de l’effacer.

Pour bien se construire, notre pays doit accepter son Histoire dans sa totalité, si douloureuse soit-elle sur certains aspects, et l’héritage colonial n’est pas nécessairement celui qui porte la plus grande part d’ombre. Il faut, justement dans le cadre de ce fait colonial, malgré certaines controverses dont nous pouvons débattre démocratiquement en toute sérénité, tenir compte de notre environnement géographique où les pays voisins ont tous conservé, même pour ceux où la langue française n’est plus une langue officielle, un usage courant de cette langue dans leur système politico-administratif.

Quant à l’usage de nos langues autochtones dans notre système politico-administratif, pour lesquelles, certains, dans une position paternaliste se voulant plus royalistes que le roi jusqu’à faire l’injonction surréaliste et ironique de les utiliser en alternative au français traditionnellement d’usage pour les non arabophones dans les prises de parole à l’Assemblée Nationale, il est évident de rappeler qu’il faut d’abord les enseigner à l’École de la République ce qui a d’ailleurs déjà été expérimenté avec succès dans des écoles pilotes grâce aux travaux de l’ancien Institut des Langues Nationales.

Ce dernier a été un outil remarquable de développement de nos langues autochtones mais malheureusement il a été dissous alors qu’il jouait un rôle important, reconnu dans toute la sous région avec laquelle nous avons en partage ces langues. Cette initiative structurante a été avortée alors qu’elle nous aurait permis aujourd’hui de nous exprimer dans ces différentes langues pour les discours les plus techniques et à l’occasion des événements officiels. Les langues dites nationales dans notre constitution doivent être tout simplement officialisées comme l’est la langue arabe, et, à la manière des pays du Maghreb qui ont officialisé le berbère avec des mesures d’accompagnement institutionnelles fortes, l’Institut des Langues Nationales doit être réhabilité avec une importance renforcée.

Par ailleurs, le nom qui désigne notre pays n’est issu d’aucune des langues de notre pays mais a une origine provenant du latin, donné par la France dont nous sommes devenus souverainement indépendants et avec laquelle nous avons des relations d’alter ego.

Ses dirigeants politiques actuels ont fait le choix dangereux d’un débat sur un séparatisme orienté et islamophobe, entretenant des amalgames à des fins électoralistes, en réaction au développement patent de l’Islam en France, qu’ils n’ont eu de cesse d’occulter et qui en fait maintenant partie intégrante. Quand l’effet de surprise passera, ils n’auront d’autre choix que de l’accepter.

C’est dans la gestion de crise identitaire paranoïde que se trouve, pour tout pays, l’enjeu du cours de son Histoire et de sa place dans le Monde.

Il faut aussi rappeler que nos constitutions mauritaniennes successives sont inspirées par les constitutions françaises d’avant 1958 puis de la cinquième république française et ont d’abord été écrites en langue française avant d’être traduites en langue arabe pour faire ensuite de cette dernière la référence officielle.

Malgré tout, sur les images transmettant officiellement les séances parlementaires, on peut très bien identifier à la partie inférieure du Sceau de la République au-dessus du siège du Président de l’Assemblée Nationale « République Islamique de Mauritanie » en toute lettre en français. D’autre part, les documents nécessaires aux travaux de l’Assemblée Nationale sont rédigés en arabe et en français et non dans les langues autochtones. Si le règlement intérieur de ladite Assemblée ne prévoit pas la traduction orale du français vers l’arabe et les langues nationales il n’en interdit pas l’usage. Nous savons tous qu’un des grands principes de l’Islam est que « tout ce qui n’est pas interdit est autorisé » et que la civilisation musulmane a, dès le début de son expansion, encouragé l’apprentissage des langues et même administré certaines provinces conquises en langues locales.

Il suffit aussi de naviguer sur les réseaux sociaux pour retrouver des images du député pyromane, avec moins d’assurance qu’il ne le fait en arabe, parfaitement s’exprimer paradoxalement en français dans l’enceinte même de l’Assemblée Nationale s’adressant au Ministre de la Justice d’un gouvernement antérieur issu de l’ethnie Pulaar qui pourtant est connu et reconnu pour s’exprimer avec beaucoup de maitrise et d’éloquence en langue arabe.

Les choses ne sont pas aussi simples qu’elles ne paraissent et il faut se méfier des schémas et plans de clivage politico-ethniques préconçus. Notre peuple est une entité dynamique, mixte dans son Histoire et au sein de ses Hommes.

Quelle est sa place au sein du parti ?

Comme indiqué précédemment, il n’est pas membre de l’AFCD, mais dans notre accord de coalition avec son parti politique, actuellement dissous, le siège de député est inscrit à l’Assemblée Nationale au nom de l’AFCD et le deuxième sur la liste est un membre fondateur éminent de l’AFCD, Monsieur Jemal DAHI, bien connu et populaire pour son tempérament modéré sur la blogosphère arabophone qui lui attribue d’ailleurs respectueusement le titre de « Doyen ».

Participe-t-il aux réunions du parti depuis son élection sous votre étiquette ?

Malgré notre volonté maintes fois exprimée à son encontre de le voir se concerter avec nous avant ses prises de parole dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale il ne l’a jamais fait.

Constatant sa propension aux sorties médiatiques tapageuses et populistes, à l’opposé de notre ligne politique et de nos méthodes, nous avions eu précédemment avec lui quelques échanges pour obtenir de lui plus de modération dans ses positions et ses propos mais malheureusement sans succès.

Il a manifestement choisi de faire cavalier seul, il doit par conséquent en porter seul la responsabilité devant Dieu et devant les Hommes.

Kassataya

Abderrahmane Marrakchy, ancien député : "Enfoncer Ould Abdel Aziz et son entourage, tel s’est révélé l’unique et permanent souci de la CEP"

Abderrahmane Marrakchy, ancien député : Le Calame - El Emel El Jedid : En tant qu’ancien député, quelle est votre évaluation du rapport de la commission parlementaire ?

Abderrahmane Marrakchy : j’ai dit en son temps que cette commission était entachée d’irrégularités de forme et de fond qui attentent à sa légalité. Quant au choix de ses membres, il n’a pas été fait de façon transparente et ne répond pas aux critères de compétence et d’honnêteté requises. Ceci dit, l’idée de la former vint de députés de l’opposition qui en firent la demande pressante, signant même un document en ce sens.

Coïncidence, la querelle provoquée par la « marji’iya » (référence) venait d’éclater au sein de l’UPR. Le groupe parlementaire dudit parti sauta sur l’occasion et adopta l’idée de la CEP, tout en s’en accaparant la présidence et deux tiers de sa composition. C’était la première fois que l’UPR acceptait une proposition émanant de l’opposition. Nous avons alors compris que la commission serait exclusivement dirigée contre l’ex-Président.

La confirmation est venue dans le choix des dossiers et la conduite des enquêtes. Enfoncer Ould Abdel Aziz et son entourage, tel s’en révélait l’unique et permanent souci. Les questionnaires, les fuites organisées, les orientations… bref, tout était fait pour nuire à l’image d’Ould Abdel Aziz et de ses proches.

Dans cet arsenal, la toute dernière trouvaille fut l’îlot de Tidra, avant que cette affaire ne s’avère sans aucun fondement et disparaisse du rapport final, comme si de rien n’était. Alors que l’Assemblée nationale avait été mobilisée trois jours durant pour ajouter ce dossier aux précédents et élargir ainsi le champ de la CEP.

Toute honte bue, ils ont en fin de compte abandonné ce gros mensonge qui n’honore ni la commission ni l’Assemblée. Mais cette affaire rocambolesque a malheureusement souillé l’image de l’ex-Président ainsi qu’un haut fonctionnaire, ancien directeur de cabinet, qui a finalement démissionné : le docteur Isselkou Izidbih, un des meilleurs et valeureux cadres du pays, à qui je tiens à exprimer ici ma solidarité.

Ce « mensonge du siècle » autour de Tidra aurait à lui seul suffit au Parlement pour rejeter le travail de la CEP car il lui a ôté tout crédit. Par ailleurs, l’Assemblée a fait passer ce rapport en quelques heures, sans débat sérieux, malgré les graves accusations qu’il contient. J’y vois une preuve de mauvaise foi. Enfin, il n’a été adopté que par cinquante-et-un députés, moins du tiers de l’Assemblée, ce qui ouvre la voie à une autre polémique juridique.

En ce qui concerne le fond, j’ai lu comme tout le monde le rapport, version « fuitée », avant la séance plénière, et je n’y ai décelé aucune preuve de corruption ou de détournement de fonds. Il constitue plutôt une évaluation négative et une vengeance contre un régime, de la part des membres de la commission qui firent partie du gouvernement de Sidi Cheikh Abdallahi puis, évincés en 2008 lors du putsch, en gardèrent rancune.

Mais ce qui est bizarre, c’est le comportement des membres de l’UPR censés maîtriser la commission. Après avoir défendu bec et ongles le régime décennal, faisant adopter à la vitesse de l’éclair et avec tout le zèle connu les lois proposées par le gouvernement, pourquoi ont-ils accepté d’être embarqués dans une évaluation non objective d’un régime qu’ils défendaient et défendent toujours d’ailleurs ? Qu’y a-t-il eu de nouveau ?

Je n’ai pas compris cette situation, comme je n’ai pas compris pourquoi la CEP n’a pas fait figurer, dans ses dossiers, les biens mal acquis et les milliards de dollars qui auraient été gelés dans des banques à l’étranger, comme l’ont avancé SHERPA et autres illustres blogueurs ; ou encore les commissions présumées de Wartsila, l’argent caché au royaume de Swatini…

La montagne a-t-elle accouché d’une souris ? Mon étonnement est tout aussi grand de n’avoir pas vu figurer, dans les préoccupations de notre vaillante CEP, le dossier des médicaments falsifiés et celui de la pénurie chronique en médicaments des maladies tout aussi chroniques, pourtant de vrais fléaux nationaux.

Est-ce tout simplement qu’il n’existe pas de grossiste en médicaments dans l’entourage de l’ex-Président ? Je sais que la décennie passée connut pas mal de défaillances mais certainement pas de l’ampleur que certains veulent nous faire croire ni du niveau que le rapport laisse entendre. Rapport politique s’il en fût, mais bourré de lacunes, que j’éplucherais en détail le moment opportun.

- Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

- Concernant les marchés publics relatifs à l’énergie, je citerai le projet de transport haute tension entre Nouakchott et Nouadhibou qui fut remporté par Kalpataru dans une compétition ouverte (AOI), avec une enveloppe de 140 millions de dollars. Une querelle éclata sitôt après, entre Kalpataru et ses partenaires saoudiens membres du groupement et le divorce qui s’en suivit provoqua un gel du financement car le fonds saoudien exige la présence d’un partenaire de sa nationalité.

Le gouvernement demanda alors la mobilisation de la caution. Kalpataru n’eut d’autre solution que négocier ou perdre sa caution (douze millions de dollars). En position de force, le gouvernement lui posa deux conditions : accorder une remise substantielle sur le montant et trouver une source palliative de financement, aux mêmes conditions.

Après négociation, Kalpataru baissa le prix de trente millions de dollars et trouva un financement à des conditions identiques (Eximbank Inde). En déduire que cela fut une entente directe relevant de la mauvaise gestion n’est ni exact ni de bonne foi. Au contraire, l’État a économisé une somme colossale et allégé la dette relative à ce projet vital, aujourd’hui presque achevé.

Un autre exemple concernant la vente des terrains. Nous croyons que l’État peut déclasser des domaines lui appartenant et les vendre selon les règles. Ce n’est pas un crime, contrairement à ce que laisse entendre le rapport.

D’ailleurs, le Premier ministre sortant, Ismael Bodde, ministre de l’Habitat à l’époque, nous avait convaincu du bienfondé de cette vente. Il a l’occasion de parler et de nous expliquer à nouveau dans quel contexte l’opération fut menée. En 2016, un groupe parlementaire de l’opposition en avait interpellé, lors d’une question orale, le ministre des finances Moctar Diaye.

Celui-ci passa toute une journée à leur détailler, preuves à l’appui, la légalité de la manœuvre, la procédure d’enchères, le montant perçu par le Trésor public (6,5 milliards UM), la liste des acheteurs, etc. Je pensais que les députés avaient été convaincus. Peut-être l’ont-ils oublié ou le feignent-ils ?

Troisième exemple, le terminal à containers du port de l’Amitié. Ce que j’ai relevé dans le rapport, c’est que cette convention PPP ne peut être remise en cause, à moins de débourser une somme astronomique et risquer de voir la Mauritanie traînée devant des juridictions internationales. La CEP recommande au gouvernement de négocier avec Arise une amélioration des conditions à notre profit… tout en assignant en justice les négociateurs mauritaniens ! Est-ce conciliable? Forte de cette recommandation, Arise pourra refuser de négocier car sa position se trouve confortée. Finalement, cette recommandation sert-elle le pays ? Ou les intérêts d’Arise?

Il y a beaucoup d’autres exemples qui prouvent que ce rapport est construit sur des suppositions approximatives, parfois loin de la réalité, avec cette recommandation principale de traîner en justice tous ceux qui ont approché ces dossiers.

Mais comment la justice pourra-t-elle procéder, s’il n’y a pas de corruption avérée ou détournement constaté de deniers publics ? Avec tout le respect que je dois à mes collègues, je pense que le travail de la CEP fut plutôt marqué par un esprit de vengeance et ne s’appuie sur aucune compétence. Les experts internationaux qu’ils prétendent avoir consultés ne sont pas visibles, tant le travail fut sommaire et bâclé. Et je suis personnellement disposé à produire, à la demande du gouvernement, une consultation qui fera ressortir toutes les flagrantes lacunes du rapport.

- Quel sera le sort de ce rapport selon vous ?

- La balle est maintenant dans le camp du président de la République et du gouvernement. Si l’on ne procède pas de façon prudente et délicate, ce dossier pourrait constituer un imbroglio politico-social inextricable qui nous dévierait de notre quête de développement. Surtout qu’il indexe beaucoup de cadres dont la majorité est en fonction.

Il y a des voix arrogantes de l’opposition exigeant que tous ceux cités dans ce rapport doivent faire profil bas et ne plus assister à la moindre cérémonie officielle. Ignorent-ils le principe juridique de la présomption d’innocence, jusqu’à preuve de culpabilité ? Il y a aussi des responsables de l’opposition qui fêtent leur vengeance sur ceux qui les ont évincés avec Sidi Cheikh Abdallahi, quand ils faisaient partie du gouvernement Waghef, avec les islamistes et autres rebuts du PRDS.

Je crois que le gouvernement doit confier ce dossier à des experts dignes de ce nom, honnêtes et réellement indépendants, aptes à réaliser une étude sérieuse et refusant de tomber dans le piège des règlements de comptes préjudiciables à la stabilité de notre pays.

Ce dossier ne devrait aller en justice qu’en dernier recours, après avoir été examiné minutieusement, évitant ainsi de poursuivre ou de condamner, sur la base d’accusations faiblement fondées, des gens innocents.

Bien entendu, je ne défends personnellement quiconque a priori mais j’ai souci de l’équilibre de la société et l’avenir du pays. Un pays fragile qui ne supportera pas les règlements de comptes. Nous avons besoin de consolider plutôt notre unité nationale, renforcer notre solidarité, améliorer la gestion des biens publics, en mettant l’homme qu’il faut à la place qu’il faut.

Comme on dit, il vaut mieux conserver l’existant que courir après le disparu et ceux qui poussent le pouvoir à sévir contre son camp ont déjà servi des régimes auxquels ils n’ont pas porté bonheur ni brillé dans la gestion : le Président doit s’en méfier et se méfier de leur relent vindicatif.

- La CEP a présenté une image sombre de l’ancien président et de son pouvoir, quel est votre avis?

- La CEP a effectivement dit que cette période était sombre et les membres influents (UPR) de cette commission sont malheureusement en désaccord avec moi, à l’image déjà de leur parti et de son président (Maham), quand je rejetai, alors au Parlement, l’idée d’un troisième mandat anticonstitutionnel.

Cela m’a valu d’être isolé, malgré mon appartenance à la majorité, et coûté, finalement, ma reconduction mais c’était pour moi une question de principe intangible. En toute objectivité, la décennie passée a connu des réalisations impressionnantes tant quantitatives que qualitatives : dans le domaine de l’énergie, la capacité installée est passée de 40 Mw à plus de 700, entre 2009 à 2020.

Nouakchott était souvent délestée, aujourd’hui nous exportons un excédent énergétique. Dans le domaine des infrastructures, extension du port de l’Amitié, construction des ports de Ndiago, Tanit, PK28 ; extension et dragage des ports de Nouadhibou (SNIM compris) ; Université de Nouakchott avec ses facultés et utilités (réfectoires, dortoirs...), hôpitaux innombrables et équipés (scanner, IRM...) ; multiples appareils de dialyse avec accès gratuit, dans toutes les wilayas, pour les insuffisants rénaux.

De grands projets structurants et vitaux pour les populations ont été mis en œuvre : Aftout Chergui, Triangle Emel, Lac Dhaar, canal de Keur Macène, aéroport Oum Tounsi, Palais des congrès, Zone franche de Nouadhibou, villes nouvelles (Chami, Termesse, Nbeyket Lahouache...).

Milliers de kilomètres de routes goudronnées... sans compter les succès diplomatiques avec notre présidence de l’UA et de la Ligue arabe dont les sommets se sont tenus pour la première fois à Nouakchott ; G5 Sahel fondé et ancré à Nouakchott ; bons offices de Kidal, Tripoli, Abidjan… Profondément marqué par le problème palestinien, notre peuple a été agréablement surpris par la rupture courageuse et sans appel des relations honteuses avec l’ennemi sioniste.

Qui ne se souvient pas des engins détruisant les protections devant l’ambassade d’Israël ce jour-là ? La reconstruction et la modernisation de notre armée et nos forces de sécurité ont fait que nous jouissons aujourd’hui d’un climat de paix et sécurité (Al hamdou lillahi !) enviables dans tout le Continent, nous en sommes fiers.

La sécurité alimentaire a été marquée par la prolifération des boutiques Emel subventionnées pour les couches défavorisées, ainsi que le poisson de qualité à prix dérisoire, en grande quantité et dans tous les coins du territoire (10.000 tonnes/an).

Le riz mauritanien qui ne valait pas grand-chose est aujourd’hui dans tous les foyers, y compris bourgeois… Autre grande réalisation : la compagnie Mauritania Airlines… Ceci dit, personne ne peut nier la réalité des erreurs commises pendant cette période.

Mais, à mon avis, le simple fait que le président Ould Abdel Aziz ait accepté de sortir sans tripatouiller la Constitution, comme voulaient l’y pousser ses « ouailles » et c’est coutume sous nos cieux africains et arabes, doit être considéré comme une réalisation démocratique de première importance car elle consacre, pour la première fois, l’alternance pacifique au sommet.

Son ami et compagnon, le Président Ghazwani, s’est engagé à poursuivre cette œuvre, en l’améliorant et corrigeant les erreurs. Il doit surtout éviter de tomber dans le piège de ceux qui, par le passé, ont trempé dans les magouilles et sont animés d’un esprit de revanche incompatible avec les besoins de consolidation de la démocratie.

- Quelle évaluation faites-vous de la première année du président élu Mohamed Cheikh Ghazouani ?

- Il ne me revient pas d’évaluer le travail du Président, c’est plutôt au peuple, à travers les institutions spécialisées, et ce sera bientôt fait, je l’espère. Mais, il est clair que la majorité connaît actuellement une psychose car une partie de l’opposition, alliée à des transfuges logés à l’UPR, reconvertis récents, cherchent à encadrer et même accaparer le pouvoir.

Ce n’est pas une situation saine car la majorité doit gouverner et l’opposition rester critique, en aspirant à diriger un jour. Des membres éminents de l’opposition se complaisent à faire les éloges du pouvoir, au lieu de se préoccuper du sort des agriculteurs de la Vallée qui connaissent la plus grande catastrophe due aux pluies en pleine récolte : c’est édifiant.

Personne parmi cette opposition ne s’en préoccupe, ni de celle qui plane sur la pêche ces jours-ci. Le consensus mou auquel ils aspirent trahit le peuple ; en somme, l’aspiration au partage du gâteau est un danger pour la démocratie, comme nous l’a déjà prouvé le Mali sous ATT. Nos islamistes n’ont pas eu le courage de présenter un candidat à la présidentielle de 2019, le candidat qu’ils ont soutenu est arrivé troisième, les autres UFP et RFD ont obtenu ensemble moins de 3%.

Le paradoxe est que ceux qui ont soutenu Ghazwani et l’ont fait élire grâce aux réalisations de la décennie passée, se trouvent aujourd’hui considérés comme des criminels, surtout les plus engagés d’entre eux, et noire, la décennie !

Nous perdons malheureusement le crédit engrangé grâce à cette alternance pacifique unique en Mauritanie et appréciée par nos partenaires étrangers. Elle pouvait d’autant plus nous servir de tremplin pour le développement que l’opposition dans son ensemble avait reconnu le résultat de l’élection. Or nous sommes dans une impasse. Seul le Président peut la régler, comme il a pu régler à son avantage celui de la marji’iya.

- Quelles doivent être selon vous les priorités sur lesquelles le Président doit se concentrer ?

- Le président doit ouvrir un dialogue national entre toutes les composantes nationales ; un autre, politique, entre les partis représentatifs, afin de revoir la composition de la CENI ; mettre en place, si possible de façon consensuelle, les instruments de garantie des futures élections ; éclaircir le paysage politique et permettre ainsi à chacun de jouer son rôle, dans une partition audible.

Le Président doit aussi mettre en place une stratégie adaptée pour tous les secteurs, particulièrement la pêche, l’agriculture et les mines, afin d’en tirer le maximum de profits. Bien sûr, la bonne gouvernance doit constituer un objectif majeur et être intégrée dans cette stratégie. Le Président doit se mouvoir rapidement car il ne lui reste que deux ans à cette fin, sachant que les deux dernières années du mandat constituent la pré-campagne du suivant.

Propos recueillis par El Houssein Mahand
Source/El Emel El Jedid

Aminata Touré : « Le trafic des faux médicaments est un carnage silencieux »

Aminata Touré à Dakar, en janvier 2019.La présidente du Conseil économique, social et environnemental du Sénégal, Aminata Touré, participe du 17 au 18 janvier à l’Initiative de Lomé, au cours de laquelle des chefs d’État africains ont signé un engagement politique visant à lutter contre le trafic de faux médicaments. Elle appelle à la criminalisation du phénomène et à une meilleure coopération entre les États.

Dans certaines régions d’Afrique, 60 % des médicaments vendus seraient falsifiés, selon l’Organisation mondiale de la santé. Cela concerne aussi bien les antibiotiques et les antipaludéens que des médicaments contre le cancer, le viagra et les produits cosmétiques, qui proviennent le plus souvent d’Asie (Chine, Inde) ou du Nigeria. Pour les trafiquants, le business du faux médicament est plus lucratif que celui de la cocaïne. Pour 1 000 dollars investis, ils en retirent 500 000 dollars de bénéfices, contre 20 000 pour celui de la drogue.

Pour lutter contre ce phénomène qui représente un problème de santé publique, chefs d’État, anciens présidents et Premiers ministres, ministres de la santé, présidents d’institutions africaines et internationales et spécialistes du secteur de la pharmacie se sont donné rendez-vous les 17 et 18 janvier à Lomé. Lancée par la Fondation Brazzaville, cette initiative se veut originale. C’est la première fois que des leaders politiques africains s’organisent pour combattre les faux médicaments.

Sur les sept présidents initialement attendus dans la capitale togolaise,  seuls trois étaient finalement présents : Macky Sall, Yoweri Museveni et Faure Gnassingbé. Alors que la Gambie n’était pas représentée, Nana Akufo-Ado, Denis Sassou Nguesso et Mahamadou Issoufou étaient, eux, représentés par leurs ministres de la Santé.

Un avant-projet du protocole d’accord pour une meilleure collaboration et la criminalisation du trafic de faux médicament a été signé à cette occasion ce samedi. Celui-ci devrait être entériné dans les mois à venir, au terme de travaux entre les différents acteurs impliqués dans la lutte dans chaque pays.

Aminata Touré, présidente du Conseil économique et social du Sénégal, ancienne Première ministre et ancienne ministre de la Justice, a prêté sa voix à l’organisation de ce sommet, en assurant la modération de la cérémonie. La Sénégalaise estime que la lutte contre les faux médicaments passe par la criminalisation de ce trafic, une meilleure coopération entre les États et l’amélioration des systèmes de santé.

Jeune Afrique : Derrière l’appellation courante « faux médicaments » se cachent de nombreuses réalités. Qu’est-ce qu’un faux médicament, selon vous ?

Aminata Touré : Un faux médicament, c’est d’abord un médicament qui ne remplit pas l’objectif de soigner tel qu’il le déclare. Il y a les médicaments de qualité inférieure, qui sont autorisés, mais qui ne répondent pas aux critères de qualité, à cause de la contrefaçon par exemple. Les médicaments falsifiés, eux, sont des produits dont l’identité, l’origine ou la composition sont trompeurs.

Il y a également des faux médicaments bien plus dangereux : non seulement ils ne soignent pas, mais en plus, ils tuent. Selon des chiffres de l’American institute of tropical medicine, 120 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque année à cause d’antipaludéens falsifiés.

L’OMS considère que les faux médicaments causent environ un million de morts dans le monde chaque année. On estime que 10 à 15 % des produits pharmaceutiques vendus dans le monde sont falsifiés. Dans ce trafic mondial, l’Afrique est la plus touchée, en raison de la difficulté d’accès aux médicaments. C’est un carnage silencieux, qui touche surtout les plus pauvres, qui achètent des plaquettes d’antibiotiques sur des étals. Mais les classes moyennes et les couches privilégiées sont également de plus en plus concernées, car ces faux médicaments sont aussi vendus en pharmacie.

Dans certaines régions d’Afrique, plus de la moitié des médicaments vendus sont des faux. Comment expliquer l’absence de criminalisation sur la question dans la plupart des pays du continent ?

C’est pour cela qu’un engagement a été pris par des chefs d’État pour criminaliser cette activité. On considère que le trafic de faux médicaments rapporte près de 200 000 milliards de dollars chaque année dans le monde. Ce sont des profits énormes. C’est l’activité criminelle la plus rentable. D’autant plus que les victimes de ce trafic sont souvent mal informées. Prenons l’exemple d’une mère de famille qui vit dans un village, et qui va acheter des médicaments au marché pour soigner la fièvre de son enfant. En administrant ce médicament à son enfant, elle espère le voir guérir. Mais en réalité, ce médicament peut le tuer.

Il faut plus de campagnes de prévention pour informer de la gravité de la situation. Il faut que l’on sache qu’acheter un médicament au marché ou dans la rue, ça tue. Nous devons renforcer notre législation et la coopération entre les États pour lutter contre le trafic transfrontalier.

Plusieurs initiatives ont déjà été lancées pour contrer la vente des faux médicaments. Comment la signature de cet accord va-t-elle contribuer à enrayer le phénomène ?

C’est une initiative africaine et il faut le relever. En prenant le leadership sur cette question dramatique, ces hommes politiques s’impliquent personnellement. C’est un premier pas. L’initiative de Lomé, soutenue par la fondation de Brazzaville, doit remonter jusqu’à l’Union africaine. C’est une initiative endogène qui appelle à la modification des cadres législatifs des pays eux-mêmes et de renforcement de leur coopération.

L’ampleur du trafic ne met-il pas en lumière la défaillance des différents échelons de nos systèmes de santé, de la régulation, au contrôle douanier et aux chaînes de distribution ?

Je préfère voir ça comme des défis qui nous restent à relever, car nous avons enregistré de nombreuses avancées. N’oubliez pas qu’en vingt ans, l’espérance de vie en Afrique a augmenté, plus que partout ailleurs dans le monde. L’accès aux services de santé s’est amélioré, même s’il reste beaucoup à faire. Mais ce qui est justement scandaleux, c’est que des entreprises criminelles s’appuient sur ce besoin de santé pour engranger des milliards de dollars. Nous devons travailler à rendre les médicaments accessibles dans les structures de santé à travers la production de génériques. C’est pour cela que dans le cadre de la coopération intergouvernementale, les pays doivent travailler à la création d’industries africaines de médicaments de qualité et à moindre coût. Il existe déjà des structures de ce type dans certains pays, mais je pense qu’il faut une plus grande coopération, par exemple au niveau régional, afin que nous ayons nos propres compagnies pharmaceutiques. Mais cela ne règle pas nécessairement le problème. Ces mêmes produits peuvent être falsifiés. L’entreprise criminelle doit donc être d’abord arrêtée. Il faut également des missions de contrôle de la qualité des médicaments mis sur le marché au niveau des États.

Nous devons travailler à rendre les médicaments accessibles dans les structures de santé à travers la production de génériques

Les systèmes de couverture santé sont déficients dans de nombreux pays ouest-africains. Quel bilan tirez-vous de la CMU au Sénégal ?

Les systèmes de santé efficaces sont un autre grand défi. C’est un choix politique qui fait parfois débat, comme aux États-Unis, avec le projet entamé par Barack Obama, aujourd’hui remis en question. Pour moi, l’accès à la santé est un droit universel et l’une des stratégies pour le réaliser progressivement est l’assurance maladie universelle. Ce n’est pas simple, car cela coûte cher. Il faut mettre en place un système transparent de recouvrement des coûts, décentraliser l’offre d’assurance à travers les caisses de quartier, de villages ou les caisses professionnelles, et mettre en place un mécanisme de contrôle rigoureux.

Pour ce qui est du Sénégal, la CMU était l’un des chantiers de Macky Sall dès son arrivée au pouvoir. Il y a eu un grand bond en avant car nous sommes passés d’un taux de couverture de 10 % à une couverture de 50% en sept ans. L’objectif est d’atteindre au moins un taux de 80%. Lorsque les populations peuvent avoir accès aux centres de santé qui respectent les standards définis par le ministère de la Santé, avec des contrôles de la qualité des médicaments, nous avançons dans la lutte. Mais il ne faut pas attendre d’avoir une CMU pour combattre les réseaux criminels qui prospèrent sur ce besoin.

Des experts affirment que le trafic de faux médicaments est l’une des sources de financement des groupes terroristes dans le Sahel. Pourquoi et comment se sont-ils saisis de ce « marché » ?

Les réseaux criminels utilisent les mêmes routes et sont souvent impliqués dans d’autres trafics, tels que celui de la drogue et des être humains. De plus, c’est un trafic très lucratif.

Comment la Cedeao y fait-elle face ?

C’est tout le sens de ce sommet. La première étape consiste à introduire rapidement des législations qui criminalisent le trafic avec des sanctions plus sévères. Tous les pays membres de l’UA doivent également signer les conventions de lutte contre la corruption et de lutte contre les crimes transnationaux.

Il faut former les services de douanes, les magistrats, les personnels de santé à déceler les faux médicaments. Il faut enfin créer des technologies qui permettent d’attester de la validité des médicaments. C’est une lutte qui se mène sur le long terme et c’est encourageant de voir des chefs d’États se saisir d’une question aussi vitale.

En plus du développement d’une industrie pharmaceutique en Afrique, la normalisation de la médecine traditionnelle peut-elle être une solutions selon vous ?

En ce qui concerne la médecine traditionnelle, c’est un autre débat. Il y a encore un travail à faire sur les normes à définir et sur la reconnaissance scientifique. Nous devons d’abord arrêter ces marchands de la mort.

Source : jeuneafrique.com

 

 

Libye: les enjeux de l’initiative militaire turque

Depuis que le Parlement turc a donné son feu vert, le président Recep Tayyip Erdogan déploie ses forces face au maréchal Haftar qui tente de faire tomber Tripoli. Une initiative turque qui pose de nombreuses questions que décrypte Hasni Abidi, le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

Auteur de nombreux ouvrages d’analyse sur le monde arabe, professeur associé à l’université de Genève, Hasni Abidi, est le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, le Cermam à Genève. Entretien.

RFI : Comment expliquez-vous, Hasni Abidi, cette initiative militaire turque en Libye ?

Hasni Abidi : Il y a trois raisons à cette initiative. La première est la relation importante qu’entretient le président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan et son parti politique l’AKP, à la fois avec Fayez el-Sarraj, président du Conseil présidentiel de Libye, et avec le gouvernement de Tripoli depuis l’installation de M. Sarraj à la tête du gouvernement reconnu par la communauté internationale.

Le deuxième élément, c’est que le soutien de la Turquie à la Libye post-Kadhafi est ancien. Il a commencé lors des opérations occidentales contre le régime de Mouammar Kadhafi (au pouvoir de 1969 à 2011) où la Turquie avait choisi son camp en soutenant massivement la ville de Misrata et sa milice. Car cela n’avait pas échappé aux calculs turcs que la ville de Misrata disposait d’un accès important, avec son port et son aéroport, et que sa milice était considérée comme la plus importante, la mieux armée et la plus structurée.

Le troisième élément, qui est très probablement le déclencheur de ce volontarisme turc en Libye, ce sont les manœuvres entre l’Égypte, Israël, la Grèce et Chypre sur ce qu’on appelle « le forum du gaz au Moyen-Orient » où la Turquie a réalisé qu’elle était pour la première fois hors jeu dans une zone importante et stratégique. Évidemment, le seul moyen pour la Turquie d’être présente, de ne pas être exclue d’abord de cette région méditerranéenne de l’Est mais aussi d’un enjeu économique important - puisqu’il s’agit d’un gazoduc destiné à l’Europe -, c’est d’avoir un pied-à-terre dans cette région. Pour cela, il n’y a pas mieux comme zone stratégique que la Libye. C’est pourquoi le gouvernement turc a pris soin de « valider  », ou de plutôt « légitimer » sa relation avec Sarraj en signant un accord avec le gouvernement de Tripoli à la suite duquel il y a eu une délimitation des frontières maritimes.

Comment percevez-vous cet engagement turc aux côtés du gouvernement de Tripoli vis-à-vis des autres acteurs de la région ?

La relation importante de la Turquie avec le gouvernement de Tripoli - ou disons avec la tendance politique proche des Frères musulmans, qui n’est d’ailleurs pas exclusivement Frères musulmans à Tripoli - gêne beaucoup de pays. Mais les positions de l’Égypte du président Sissi, des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite depuis l’arrivée de Mohammed ben Salman ont motivé l’engagement politique et militaire de la Turquie. Bien qu’isolée diplomatiquement, la Turquie fait face en Libye à une alliance de l’Est, qui rassemble autour du maréchal Khalifa Haftar les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite, la Grèce, un invité surprise actuellement sur place que sont les forces soudanaises et l’allié de la Turquie qu’est la Russie.

Le nombre important et en croissance de forces étrangères impliquées dans la crise libyenne est une situation inédite, jamais connue sur le sol africain. Or, la Turquie estime qu’elle a des droits légitimes et historiques en Libye et elle ne veut pas rester en marge face à cette situation. Elle a aidé l’opposition libyenne à se débarrasser de Kadhafi avec un autre État, le Qatar. Mais aujourd’hui, ce duo Qatar-Turquie ne fait évidemment pas le poids face à l’autre coalition.

De plus, je pense que le président Erdogan, qui façonne personnellement la politique étrangère turque, est en quelque sorte agacé par la position de la France et éprouve une certaine déception vis-à-vis des pays occidentaux qui soutiennent l’accord des Nations unies et donc le gouvernement de Sarraj, mais qui, pourtant, ont tous, même l’Italie, d’excellentes relations avec le maréchal Haftar. Tout cela a motivé son engagement militaire et donc on peut conclure que la Turquie n’a pas voulu rester en dehors de ce nouveau jeu qui se joue actuellement en Libye avec une multiplication inédite d’acteurs régionaux.

Quelle est la situation sur le terrain aujourd’hui entre les principaux protagonistes ?

L’état des lieux est un état provisoire et mouvant, parce que les alliances sont d’abord tribales, parce qu’elles sont géographiques et qu’on a rarement vu des alliances qui durent.

D’un côté, on a le maréchal Haftar et son armée libyenne composée d’anciens de l’armée de Kadhafi. Lui-même était un officier supérieur, tombé en disgrâce durant la guerre du Tchad, qui est revenu pour former une armée nationale libyenne suite à l’assassinat de Kadhafi et à la chute de son régime. Aujourd’hui, même si la relation est ambiguë, il a le soutien de plusieurs États étrangers comme l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la France et même aussi un soutien discret des États-Unis. Avec eux, Haftar a réussi à chasser plusieurs groupes comme Ansar al-Charia (organisation salafiste jihadiste) de certaines villes comme Benghazi, deuxième ville de Libye, dont il a pris le contrôle, et surtout Derna qui a failli devenir un fief de l’organisation État islamique. Il y a une querelle ancestrale entre l’Est et l’Ouest, entre Bengazi et Tripoli. Le maréchal Haftar a joué justement sur l’aspect régional, sur la marginalisation de l’Est, pour essayer de former une force militaire avec des alliances tribales qui sont dans l’est, le centre et plus récemment aussi au sud de la Libye. Maintenant, le maréchal Haftar contrôle une grande partie du territoire libyen, mais pas les zones les plus peuplées comme le grand centre urbain de Tripoli, même s'il contrôle les principaux champs d’exploitation d’hydrocarbures qu’il a confiés à des milices qui lui ont fait allégeance.

En revanche, à l’ouest, la situation est plus complexe parce que le gouvernement de Tripoli n’a jamais réussi à désarmer les milices ou à former une armée. Son armée est un montage de très nombreuses milices militaires, dont certaines n’ont pas désarmé complètement. C’est, entre autres, un argument utilisé par le maréchal Haftar pour dire que l’armée nationale libyenne doit être au-dessus de toutes les appartenances à différentes milices islamistes et autres. Ce à quoi le président Sarraj répond que ces milices ont contribué à la libération de la Libye et à la chute de Kadhafi et qu’il n’avait pas les moyens d’ouvrir deux fronts, à la fois contre les groupes jihadistes et les milices militaires, et que sans armée nationale, il est très difficile de convaincre les miliciens de se convertir en soldats ou d’abandonner la lutte militaire.

Aujourd’hui, on peut dire que le rapport de force est en faveur du maréchal Haftar bien qu’il ait entrepris, depuis avril 2019, une offensive sur Tripoli qu’il n’a toujours pas réussi à prendre. D’autre part, il n’y a pas eu de grands soulèvements des Tripolitains pour renverser le gouvernement de Sarraj comme certains le prédisaient.

Si la Turquie engage une action militaire sur le terrain, a-t-elle les moyens de changer la donne sur place ?

L’objectif de la Turquie, c’est le gel de ces opérations. C’est d’empêcher le maréchal Haftar de s’emparer de la ville de Tripoli et de lui faire perdre tous ses acquis. En revanche, une défaite de Haftar est très difficile, parce que cela demanderait un engagement militaire très très important. On est donc dans une situation de blocage où aucune force militaire ne peut l’emporter sur l’autre. L’avantage de M. Sarraj, c’est qu’il est reconnu par la communauté internationale et l’avantage du maréchal Haftar, c’est qu’il est perçu comme l’homme fort capable de tenir la rue libyenne et d’en chasser ses milices. Mais la question qui se pose, c’est ce qui pourrait se passer après. Quelle peut être la solution ? Quelle peut être l’alternative après avoir mené, par exemple, une guerre contre les milices ? Et surtout quelles peuvent être les conséquences d’un assaut militaire important sur une capitale très peuplée, avec un nombre aussi élevé de groupes armés, aussi bien équipés. C’est l’élément de crainte de certains États qui ont une meilleure connaissance de la Libye comme l’Algérie et la Tunisie.

Source : RFI

Pour l’ONU, c’est aux "armées nationales de lutter contre le terrorisme" au Sahel

Pour l’ONU, c’est aux France24 - Alors que la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader au Sahel, plusieurs chefs d’État africains demandent à l’ONU d’être plus impliquée dans la lutte contre le terrorisme. Ce n’est pas le rôle des missions de maintien de la paix, répond Bintou Keita, sous-secrétaire des Nations unies pour l’Afrique.

Au Sahel, les armées continuent d’essuyer des revers face aux groupes jihadistes. Il y a près d'une semaine, 71 soldats ont été tués dans une attaque terroriste de grande ampleur contre le camp militaire d'Inates dans l'ouest du Niger, à la frontière malienne. Revendiquée par l'organisation État islamique, cette attaque est la plus meurtrière jamais enregistrée dans la région.

Au Mali, pas moins de 140 soldats ont trouvé la mort ces derniers mois dans une série d’assauts sanglants contre les bases militaires. Quant au Burkina Faso, il a perdu 24 militaires en août dans une attaque contre la base de Koutougou, également près de la frontière malienne.

Face à toutes ces attaques, les dirigeants des pays du Sahel demandent à l'ONU que les mandats des missions de paix soient renforcés et plus offensifs. Réunis dimanche en sommet extraordinaire à Niamey, ils ont par ailleurs appelé à davantage de coopération mutuelle et internationale pour endiguer le péril jihadiste qui frappe de plus en plus violemment leurs pays.

"Les attaques sans cesse répétées par les groupes terroristes dans notre espace nous rappellent non seulement l'extrême gravité de la situation mais aussi l'urgence de travailler davantage en synergie", a ainsi estimé le président nigérien, Mahamadou Issoufou. "Pour combattre le terrorisme, nous avons besoin non pas de moins d'alliés mais de plus d'alliés", a-t-il martelé, faisant allusion à la polémique sur la présence des forces étrangères au Sahel.

Dans un entretien accordé à France 24, la Guinéenne Bintou Keita, sous-secrétaire de l’ONU pour l’Afrique, répond à toutes ces préoccupations. Tout en rappelant que le rôle des Nations unies est de pacifier les pays, celle qui a occupé de hautes fonctions au sein de différentes institutions onusiennes affirme que la lutte contre le terrorisme est un combat de longue haleine et doit être portée par les armées nationales.

France 24 : Alors que la menace terroriste persiste au Sahel malgré la présence de plusieurs opérations militaires, faut-il une implication plus offensive de l’Onu ou de ses forces comme le demandent les chefs d’État de la région ?

Bintou Keita : La lutte contre le terrorisme ne fait pas du tout partie du mandat des opérations de maintien de la paix. Les Casques bleus qui sont déployés dans le cadre de missions de paix ont pour objectif de réduire les tensions et les violences, de permettre ensuite d'ouvrir les espaces de dialogue politique avec l’ensemble des partis, et enfin de protéger les populations civiles.

Les partenaires chargés de lutter contre le terrorisme sont les armées nationales, les opérations telles que Barkhane lorsqu’on est dans le contexte du Mali et la force conjointe du G5 Sahel en ce qui concerne le Sahel.

Maintenant, il y a un lien entre la Mission des opérations de paix au Mali (Minusma) et l’appui au G5 Sahel. Le Conseil de sécurité a en effet demandé à la Minusma, à travers un accord technique, d’appuyer sur le plan logistique le G5 Sahel sur la base des demandes qui ont été agréées à l’avance. C’est un soutien, ce n’est pas la première ligne.

Mais la force conjointe du G5 Sahel n'est toujours pas opérationnelle. Les chefs d’État de la région demandent en vain qu’elle soit placée sous le chapitre 7 de la charte des Nations unies pour obtenir des financements et lutter contre le terrorisme. Qu’est-ce qui bloque à ce niveau ?

Le secrétaire général de l’Onu est la voix la plus haute des Nations unies, mais les décisions dépendent de la volonté des États membres du Conseil de sécurité. La question devrait être posée au Conseil de sécurité.

Plusieurs diplomates et observateurs pensent que les missions de maintien de la paix, comme au Mali ou en République démocratique du Congo, ne sont plus adaptées aux conflits actuels. Que répondez-vous ?

Les opérations de maintien de la paix opèrent aujourd’hui dans de nouveaux environnements où la situation sécuritaire est de plus en plus dégradée avec les attaques terroristes. Les mandats déjà robustes des missions de maintien de la paix peuvent être adaptés mais ils sont indépendants de la lutte contre le terrorisme. J’insiste sur cela. Sinon, on fait de l’amalgame. Le rôle premier des opérations de maintien de la paix est l'appui à des négociations politiques et à la mise en œuvre des accords de paix.

L’ONU ne peut donc pas aller en guerre contre le terrorisme ?

Exactement, dans la mesure où, pour déployer des opérations de maintien de la paix, il faut l’accord du pays hôte. Je ne crois pas que lorsque les missions sont déployées, ce soit pour faire la guerre aux populations. C’est très clair.

Cependant, nous sommes en train de faire évoluer la posture des bataillons avec lesquels nous travaillons pour que les Casques bleus soient plus flexibles. Et pour qu’ils soient plus en mesure d’être déployés rapidement. Les territoires sur lesquels ils opèrent sont immenses. Et sur le plan logistique, ce n’est absolument pas facile.

Au lieu d’avoir des bataillons statiques, ce dont nous avons besoin par rapport aux environnements d'aujourd'hui, ce sont des contingents avec une mobilité rapide leur permettant d’opérer sur des terrains désertiques comme au Sahel ou de jungle comme en République démocratique du Congo.

En Centrafrique, au Mali et plus récemment en République démocratique du Congo, les populations demandent et manifestent pour le départ des forces onusiennes. Elles n’ont plus le sentiment d’être assez protégées.

Je comprends ces frustrations qui s’expriment. Il y a une impatience due au fait qu’on ne voit pas de résultats. Mais il est important d’expliquer aux populations – et c’est le rôle des médias et de nous tous – que la lutte contre le terrorisme prend du temps. Même les pays développés qui disposent de moyens sont confrontés aux attaques terroristes.

Dans le contexte de l’Afrique, on ne doit pas avoir seulement une réponse militaire mais aussi une réponse qui va dans le sens du développement social et économique. Il faut que les populations aient accès aux services sociaux de base. C’est un ensemble d’interventions qu’il faut prendre en compte. La réponse militaire est importante mais elle n’est pas suffisante. C’est aussi la raison pour laquelle, dans notre rôle, le dialogue politique qui emmène tout le monde à bord est fondamental.

Il faut aussi expliquer aux populations les rôles variés des différents acteurs qui interviennent au Sahel pour pouvoir juguler la menace terroriste qui touche à la fois les armées nationales, les populations et aussi les Casques bleus.

Par Hermann Boko
Source : France24