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Un mauritanien prisonnier de Guantanamo témoigne

Le prisonnier Mohamedou Ould Slahi.

Détenu depuis treize ans, Mohamedou Ould Slahi raconte dans un livre les tortures qu'il a subies.

«Mes pieds étaient engourdis à cause des chaînes qui coupaient la circulation du sang vers mes mains et mes pieds. J'étais content à chaque coup que je recevais parce que cela me permettait de changer de position. “Bouge pas fils de p.!” dit… [nom censuré]. Mais parfois, je ne pouvais m'empêcher de bouger. Cela valait bien le coup de pied reçu.» Humiliations, mauvais traitements, tortures, menaces de mort… La vie quotidienne à Guantanamo est racontée pour la première fois à la première personne par un prisonnier qui y croupit toujours depuis treize ans. Mohamedou Ould Slahi, arrêté après le 11 septembre 2001 en Mauritanie pour son affiliation à al-Qaida, a été emprisonné en Jordanie, puis en Afghanistan avant d'être transféré en août 2002 dans le camp américain basé à Cuba, sous le matricule 760.

Publiés simultanément dans vingt pays,Les Carnets de Guantanamo, dont le Guardian a reproduit de larges extraits ce week-end, paraîtront jeudi chez Michel Lafon en France. L'histoire de ce récit elle-même est extraordinaire. Le prisonnier entreprend d'écrire ce journal dans sa cellule à l'été et l'automne 2005, alors qu'il vient de se faire assigner des avocats. Chaque page est saisie par les autorités américaines. Le manuscrit est classifié «secret» et mis sous clé dans un bâtiment sécurisé près de Washington. Au bout de six ans de recours judiciaires de ses avocats, le texte de Slahi est enfin autorisé à la publication au prix de 2500 amendements et oblitérations. Jamais inculpé, le prisonnier a fait l'objet d'une décision de remise en liberté en 2010 mais il figure toujours parmi les 122 prisonniers encore détenus à Guantanamo en raison d'un appel du gouvernement américain.

Faux aveux

Amnesty International l'a adopté comme prisonnier de conscience. Il a reconnu ses liens avec al-Qaida pour lutter contre le régime soutenu par l'Union soviétique en Afghanistan mais dit avoir renoncé à son combat en 1992. Il a été arrêté à Nouakchott en 2001, soupçonné d'être impliqué dans un projet d'attentat contre l'aéroport de Los Angeles. Dans son livre, il dit avoir livré de faux aveux de complot contre une tour à Toronto pour faire cesser ses tortures. Lorsque l'un de ses interrogateurs lui demande si c'est la vérité, il répond: «Ça m'est égal, du moment que vous êtes satisfaits.»

Il raconte l'enfer de son transfert en avion d'Afghanistan à Guantanamo, convoyé comme un «mort vivant» par ses gardes. Entravé, bâillonné, la tête dans un sac. Lorsqu'il arrive à alerter un militaire de sa difficulté à respirer à cause de ses entraves, celui-ci resserre encore la ceinture qui lui compresse l'abdomen.

À partir de 2003, il dit avoir été soumis à des «techniques d'interrogatoire additionnelles» approuvées par le secrétaire à la Défense américain de l'époque, Donald Rumsfeld. Il est forcé à boire de l'eau salée, emmené en mer où il est roué de coups pendant trois heures puis recouvert de glaçons. Ses traitements entraînent chez lui des hallucinations dont ses geôliers auraient profité pour lui suggérer de s'attaquer à eux ou de tenter de s'évader.

Dès 2008, ses avocats avaient dénoncé les «tortures sévères» subies par leur client, qui avaient conduit à l'abandon de poursuites contre lui. «Je n'ai raconté que ce que j'ai vécu, ce que j'ai vu et appris directement, assure Mohamedou Ould Slahi. J'ai essayé de ne pas exagérer ni d'édulcorer, et d'être aussi juste que possible envers le gouvernement américain, envers mes frères et envers moi-même.»

Source : Le Figaro (France)