| L'hommage au premier Président de la république du Sénégal, bat son plein à l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition. A juste titre. En effet, il fait partie, sans aucun doute, de ces figures qui ont marqué leur temps. Mais, est-il nécessaire de tenter de travestir l’histoire du Sénégal pour magnifier toute son œuvre ? Devrait-on coûte que coûte essayer de le présenter comme le meilleur dirigeant que le Sénégal n’ait jamais connu ? Les nègres, savent-il « raison » garder et « émotion » brider pour s’accorder le droit d’inventaire afin de donner à leurs enfants tous les moyens de bien faire le bilan de Sédar ? Voilà des interrogations qui nous taraudent l’esprit. Sachant le Sénégal au carrefour des influences orientale et occidentale, il nous importe ici de voir comment Léopold a vécu ce double héritage ? Comment il l’a géré ? |
A) Senghor et la culture oriento-occidentale du Sénégal ! Dieu a fait naître Monsieur Léopold Sédar Senghor dans un Sénégal colonisé par la France et bien influencé par l’Arabie. Et, depuis ce pays il a découvert la langue de Molière et appris à l'aimer comme le seul contenant possible de la civilisation universelle. Mais, l'estime incommensurable qu’il avait pour la société de l'Hexagone, lui avait valu, comme à tant d'autres de sa génération, moult désillusions. Ses difficultés scolaires et le racisme lui rappelèrent brutalement ses origines. Se remémorant ainsi de sa patrie mère, il recommença à s'intéresser à la façon d'être des africains. Ce qui fait dire à certains, que Senghor a connu le Sénégal (l'Afrique) tardivement ! En tout état de cause, son combat pour l'établissement de la dignité de l'homme noir a bien coïncidé avec ses désillusions parisiennes. Seulement, une fois aux affaires, responsable au Sénégal, Senghor rechute et ses faiblesses de jeunesse reviennent au galop. Incapable d'être un homme de rupture, il se révéla meilleur ambassadeur de la France, militant exclusivement pour la promotion de la culture de Faidherbe. Ainsi, en pur produit de l'École chauvine française, il n'a jamais cru en la capacité émancipatrice de cette culture orientale dite arabo-musulmane que les Sénégalais chérissent tant dans leur majorité. Cette attitude s’était très tôt manifestée chez lui. Député à l'Assemblée française, il était contre toute subvention qui renforcerait l'enseignement arabe. Président de la République, il forçait ceux qui rejetaient l’Ecole officielle, en préférant quitter le pays pour aller s’instruire ailleurs, à signer un document désengageant l’Etat à les couvrir. Face à la générosité des pays arabes, il a tenu à contrôler leurs offres de bourse de formation afin de les limiter. Pis, l’ancien président, au-delà de ses obstructions matérielles, avait l’ambition de reform ater la société sénégalaise à l’image du peuple francilien. B) Senghor et son projet sociétal de rêve! Il faut dire que la vision politique de Léopold Senghor est loin d'être adaptable à notre réalité. Son ambition était tout sauf réaliste. Le modèle civilisationnel sénégalais ne méritant pour lui aucune considération, l'homo-senegalensis de son rêve ne pouvait jamais naître dans ce pays. Il avait beau organiser des festivals, instaurer un code famille, créer des écoles de danses, ouvrir des théâtres, imposer un costume et utiliser l'École et les médias comme il l'entendait, la greffe n'a pu tenir. Pire, puisque cette vision ne s'est jamais basée sur les atouts du Sénégal, sur la foi en l'homme sénégalais tout simplement, l'action qui en résulta nous a porté et nous porte encore moult préjudices : -La dilapidation de notre patrimoine intellectuel et spirituel Senghor et ses disciples, ont organisé avec beaucoup de pompes, des festivals mondiaux d’arts et « sciences » nègres. Ils ont ainsi tenté et de démontrer au monde l'apport des noirs à la civilisation humaine et de déconstruire les thèses des négationnistes et afro pessimistes. Mais ce faisant, ces promoteurs de la négritude, anciens ou actuels, ont-ils jamais investi tout le patrimoine intellectuel et spirituel du Sénégal? Ont-ils jamais rendu hommage aux premiers hommes de lettres de ce pays? Ont-ils jamais considéré la poésie sénégalaise du 18 et 19ème siècle? Ont-ils jamais voulu mettre en relief l'ancienneté de l'Ecole Sénégalaise d’origine orientale et son rôle d’humanisation ou d'émancipation des populations autochtones ? Pour ces promoteurs, l’Histoire du Sénégal n’a commencé qu’après l’intrusion de l’Occident dans nos villages et l’écriture n’y a vu le jour qu’en ce moment. Ce qui fait qu’à leurs yeux, aucun établissement de l'enseignement supérieur public ne mérite de porter le nom d'un de ses illustres premiers hommes de lettres, aucune des ses cités scientifiques d’antan n’est à valoriser. Pir Saniokhor ou autres centres d’enseignements de Fuuta (Sintchiou, Nguigilone ou Tchilone, etc) sont aussi ordinaires que n’importe quel petit village du Sénégal. Autrement dit, Senghor et ses héritiers n’ont jamais su mettre en avant la richesse intellectuelle et spirituelle que les marabouts nous ont léguée. Ils n’ont jamais voulu reconnaitre que l'histoire culturelle du Sénégal, ne pourrait être écrite en ignorant ses plus qu’illustres fils et sa bibliothèque serait assez pauvre sans leurs œuvres. Ils n’ont jamais admis que le Sénégal peut aussi s'écrire de droite à gauche sans rien perdre de sa valeur, que l'alphabet utilisé dans ce pays dépasse les 26 caractères nous provenant d'Europe. -La dévaluation de notre richesse linguistique Rappelons-nous que c’est la langue arabe qui a donné à ce pays, son premier alphabet, ses premiers écrits et les premiers intellectuels qui l’ont fait rayonner dans le monde. C’est celle-ci que Cheikhou Oumar El Foutiyyou Tall a utilisée pour réaliser sa grandiose œuvre; Cheikhou Moussa Camara pour fixer l’histoire du Sénégal ainsi qu’El Hadj Ibrahima Niasse pour donner à la culture sénégalaise toute sa stature scientifique dans les tribunes du monde. Elle était la langue officielle de l’État des révolutionnaires et Almamy du Fouta, celle utilisée par l’Administration française pour communiquer avec l’aristocratie locale. Elle est aujourd’hui, la langue de sauvegarde de messages et sagesses des guides religieux de ce pays. Ella porte les écrits d’El Hadj Malick SY, d’Ahmadou Bamba MBACKE et tant d’autres érudits. Des écrits qui permettent de caractériser la culture sénégalaise et de l’identifier. Senghor et ses compagnons n’ont jamais voulu mesurer l’attachement des sénégalais au système éducatif arabo-islamique. Malgré le dénigrement continu des Daaras par les média et les ONG en quête de subvention, la demande d’accès à ce système est restée forte. Les cours du soir de l’Institut islamique de Dakar sont remplis de hauts fonctionnaires et cadres de ce pays qui regrettent de ne pas avoir appris la langue de Mohammad (PSSL) durant leur scolarité. Des milliers de jeunes sénégalais s’inscrivent chaque année dans les instituts et universités du monde arabe. Une étude récente (M.Y. SALL, 2009 www.arabisants.org ) a montré que le Sénégal vient en deuxième position après le Soudan (un pays arabe) dans le classement des pays africains par nombre de diplômés d’Al Azhar d’Égypte de 1961 à 2005. Celle-ci a aussi permis de savoir que la proportion de scientifiques parmi les diplômés d’ Al Azhar, dépasse celle des bacheliers du système éducatif officiel (34% vs 27% de non littéraires). D’ailleurs, près de 26% de sénégalais sont alphabétisés en cette cinquième (5ème) langue mondiale à côté des 38% qui savent lire en français (classé onzième 11ème du monde). Elle est plus enseignée que la langue officielle à Diourbel, Kaolack, Louga, Matam et Saint Louis (RGPHS, 2002). Senghor et ses héritiers n’ont jamais daigné valoriser ce capital en l’investissant comme n’importe quelle autre richesse culturelle ou économique! Leur francophonisme débordant ne le permet pas! Pour dire, en résumé, qu’on a intérêt à déconstruire le Sénégal de Senghor et revenir à la réalité. Cet homme, d'une culture immense, peut être une fierté nationale mais pas un modèle de dirigeant. Il n’a jamais incarné le Sénégal réel. Sa perspective politique, ayant bien ébranlé notre confiance nationale, ne devrait pas être divulguée. L'enracinement (le déracinement !!) et l'ouverture qu'il a tant prônés ne sont jamais sortis de son univers poétique. En réalité, dans l'École de Senghor, il n'est jamais donné à l'élève l'opportunité de connaître les véritables porte-drapeaux de sa culture, les véritables auteurs classiques de son pays. Au contraire, on s'y évertue à réduire ces hommes de Lettres - puisqu'ils s'expriment en arabe - en marabouts, chefs religieux incapables de réfléchir sur les affaires de "ce bas monde". Alors qu'ailleurs, on les étudie comme des hommes de religion penseurs tout simplement. Ils sont édités, traduits et leurs textes figurent dans des programmes scolaires. Mais, dans le référentiel Senghorien, ils n'existent pas. Seul les Pères Teilhard de Chardin, Lebret et Lelouche y figurent. Enfin, il faut avouer que ce sont la générosité des sénégalais et leur tolérance qui ont permis à Sédar de se bâtir une stature qui a pu dépasser celle des autres militants de la cause nègre. Malheur nous en a pris, car ce sëreer nous a empêchés de compter sur nous même pour mieux évoluer. Dieu pardonne à Senghor… ! Mamadou Youry SALL Enseignant/Chercheur à l’UGB |








